
Depuis quelques mois, les réseaux sociaux fourmillent de rumeurs sur la dépression, une forme de détresse psychologique. D’abord, certaines personnes commencent à manifester des signes de mal-être comme un appel à l’aide adressé à leurs proches. D’autres vont jusqu’au suicide. Il n’est désormais plus rare d’apprendre, sur les réseaux sociaux, qu’un jeune s’est ôté la vie. Si chaque situation est unique et ne peut être expliquée de manière uniforme, ces drames mettent en lumière une question de plus en plus préoccupante : celle de la santé mentale, en général, et de la dépression, en particulier. Afin de mieux comprendre cette réalité, nous avons recueilli les témoignages de personnes ayant traversé cette épreuve ainsi que les analyses de spécialistes de la santé mentale.
Souvent méconnue ou minimisée, la dépression est une maladie qui touche des millions de personnes à travers le monde. Elle ne connaît ni âge, ni origine, ni sexe. Elle peut affecter tout individu. Au Burkina Faso, toutefois, malgré son ampleur, elle reste entourée de nombreux préjugés et est encore considérée par certains comme « une maladie de riche ou de blanc ». Cette perception freine parfois la recherche d’aide ainsi que l’accès aux soins.
Ces derniers mois, les réseaux sociaux burkinabè ont notamment été marqués par l’annonce répétée de décès tragiques liés à une détresse psychologique. À chaque nouvelle publication, les réactions se multiplient : tristesse, interrogations et appels à une prise de conscience face à ce fléau qu’est la dépression. Contrairement à une idée largement répandue, cette maladie ne frappe ni une catégorie sociale particulière ni une couleur de peau spécifique. Alors que la santé mentale occupe aujourd’hui une place grandissante dans les débats, il devient essentiel de prêter une oreille attentive aux jeunes, généralement les premiers concernés. Invisible, la dépression se manifeste différemment d’une personne à l’autre. Mais, dans tous les cas, la personne dépressive mène un combat intérieur que ses proches ignorent souvent.
Ce lundi 22 juin 2026, aux environs de 12 heures, nous avons contacté E. B. via WhatsApp. Institutrice à Nouna, elle explique que la dépression s’est progressivement installée à la suite de plusieurs difficultés familiales. Dès l’âge de 8 ans, elle est contrainte de vivre loin de sa mère après la séparation de ses parents. Le climat familial devient pesant. Elle grandit auprès d’une marâtre qui ne se soucie guère d’elle et d’un père peu démonstratif sur le plan affectif. Ce mal-être, qu’elle pensait voir disparaître après son mariage, s’aggrave finalement avec un époux qui se montre progressivement absent.

« J’ai grandi dans une famille où le dialogue n’avait pas sa place. Après une enfance difficile, plusieurs épreuves se sont enchaînées dans ma vie. Je me suis renfermée sur moi-même et, lorsque celui avec qui je partageais ma vie a cessé de donner des nouvelles et de s’occuper des enfants, je me suis retrouvée seule face à mes difficultés. J’ai essayé de lui expliquer ma souffrance, mais il ne semblait pas m’entendre. C’est ainsi que je suis tombée dans la dépression », explique-t-elle.
Mère de trois enfants, E. B. précise que ses difficultés ont pris un tournant décisif en 2021 et qu’elle a véritablement sombré dans la dépression en 2024. Pendant longtemps, cette situation l’a profondément transformée, au point de la dégoûter de la vie et de lui faire envisager le suicide.
« J’étais constamment stressée. J’avais perdu carrément du poids. Je ne pouvais plus m’observer dans le miroir. De plus, j’étais devenue agressive. J’étais arrivée à un stade où j’étais même une autre personne pour mes enfants et je préférais rester loin d’eux, car, à la moindre parole, je les grondais ou je les négligeais. J’évitais les causeries avec le peu d’amis que j’avais, car je préférais être seule dans mon coin. Je voulais tout simplement mourir pour me libérer de ce poids », ajoute-t-elle.
Ne jamais banaliser les signes de détresse
Ce changement brutal affecte également ses relations professionnelles. Au fil du temps, son état s’aggrave et le quotidien devient de plus en plus difficile. Elle décide alors de se rendre dans un centre de santé afin de trouver une solution à son problème, d’autant qu’elle souffre également d’un manque d’appétit. Sur place, le médecin qui la prend en charge l’informe de l’existence de centres d’écoute, malheureusement situés loin de sa localité.
À force de persévérance, elle finit toutefois par entrer en contact avec une association qu’elle rejoint : l’Association des femmes albinos du Burkina (AFAB). Elle participe à une formation sur la santé mentale organisée par cette structure. C’est au sein de ce groupe qu’elle commence progressivement à s’ouvrir aux autres et à entrevoir le bon côté de la vie.
Avec le recul, E. B. confie qu’elle aurait surtout souhaité être écoutée, notamment par son époux qui, jusqu’à présent, n’a jamais véritablement cherché à comprendre sa situation ni à lui apporter un quelconque soutien. Elle invite ainsi toutes les personnes souffrant de dépression à ne pas abandonner et, surtout, à exprimer leurs sentiments. Elle exhorte également les proches à ne jamais banaliser les signes de détresse.
« À tous ceux qui vivent dans cette situation, sachez que rien ne vaut la vie. Battez-vous contre vents et marées pour ceux qui vous sont chers. Je demande aux proches de ne pas abandonner ceux qui souffrent de dépression. Soutenez-les sur tous les plans, car c’est une situation complexe et inexplicable », conclut-elle.
Awa, nom d’emprunt, souffre également de dépression. Communicante de formation, elle vit à Koudougou. En acceptant de répondre à nos questions, elle espère contribuer à aider d’autres personnes confrontées à cette maladie.
Dans son cas, tout a commencé lorsque ses habitudes ont progressivement changé. Aux yeux de son entourage, elle affichait toujours une bonne mine et un sourire aux lèvres. Pourtant, derrière cette apparence rassurante se cachait une profonde souffrance. Plus le temps passait, plus elle s’isolait pour pleurer, sans jamais parvenir à exprimer ce qu’elle ressentait. Cette détresse a fini par se répercuter sur ses études et à compromettre la rédaction de son rapport de stage.
« Je me sentais profondément vide et malheureuse. Je n’avais plus envie de faire les activités que j’aimais habituellement. Je réfléchissais constamment, je pleurais beaucoup et je m’isolais progressivement. Cette période a coïncidé avec mon stage de fin d’études. Rien ne semblait avancer comme prévu. Mon rapport stagnait, mes recherches n’aboutissaient pas et j’avais l’impression que tout devenait difficile. Petit à petit, j’ai commencé à me replier sur moi-même. J’ai arrêté de faire beaucoup de choses qui me procuraient habituellement de la joie et je me suis éloignée de nombreuses personnes », nous explique-t-elle au téléphone.

Pendant plusieurs mois, la jeune femme garde sa souffrance pour elle. Selon elle, la principale difficulté réside dans son incapacité à se confier. Très peu de personnes connaissent réellement les épreuves qu’elle traverse. Soucieuse de ne rien laisser paraître, elle s’efforce de préserver une image de normalité. Sur les réseaux sociaux comme dans la vie quotidienne, elle continue de publier des statuts, de sourire et de donner l’impression que tout va bien.
Pourtant, derrière cette apparente sérénité, elle fait face à une profonde détresse. Les larmes sont fréquentes et des situations habituellement anodines provoquent chez elle de vives réactions émotionnelles. Selon Awa, ce contraste permanent entre l’image qu’elle renvoie et son état intérieur constitue l’un des aspects les plus éprouvants de sa dépression.
Comme E. B., elle estime qu’elle aurait eu besoin d’un accompagnement encore plus important, même si sa famille a su lui apporter un soutien précieux.
« J’aurais aimé que les personnes qui connaissaient ma situation restent encore davantage à mes côtés. J’avais besoin qu’on m’appelle plus souvent, qu’on m’envoie davantage de messages, qu’on m’encourage à sortir et à ne pas rester seule, plutôt que les jugements que j’ai reçus de la part de certaines personnes qui n’étaient pas tellement proches de moi », poursuit-elle.
Elle encourage également toutes les personnes souffrant de dépression à exprimer leur mal-être afin de bénéficier d’une aide. Selon elle, lorsqu’une souffrance reste enfouie, elle devient un fardeau de plus en plus lourd à porter. C’est ce qui conduit parfois certaines personnes à mettre fin à leurs jours, dans l’espoir de se libérer de cette douleur.
Briser les chaînes pour sauver des vies
Afin d’apporter un regard plus objectif sur cette problématique, nous avons rencontré des professionnels de la santé mentale. Pour le Dr Daniel Sorgho, médecin psychiatre et assistant en psychiatrie à l’université Joseph-Ki-Zerbo, la dépression va bien au-delà d’un simple moment de tristesse ou de découragement.
Selon lui, plusieurs facteurs peuvent entrer en ligne de compte : les difficultés familiales, les réseaux sociaux, les études, les problèmes économiques ou encore un stress prolongé.
À l’entendre, personne n’est à l’abri. « Il est important de savoir que la dépression est une pathologie qui peut toucher tout le monde. « Enfant, jeune, vieux, tout le monde peut en souffrir », souligne-t-il.

Le psychiatre rappelle que, selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 4 % de la population mondiale souffre de dépression, dont 5,8 % des adultes et 5,9 % des personnes âgées de 70 ans et plus. À l’échelle mondiale, près de 332 millions de personnes sont concernées. En 2021, environ 727 000 personnes se sont suicidées dans le monde. Le suicide représente la troisième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 20 ans. Pour le spécialiste, ces chiffres illustrent l’ampleur de l’impact de la dépression sur les populations.
Le Burkina Faso n’échappe pas à cette réalité. Le Dr Daniel Sorgho révèle qu’une étude menée en 2018 sur les troubles mentaux en population générale au Burkina Faso a montré que la dépression était le trouble mental le plus fréquent parmi les personnes enquêtées. Selon cette étude, la prévalence des troubles mentaux s’élevait à 41,43 % et 11,6 % des personnes présentaient des cas de dépression.
« Quand on prend le cas des pathologies mentales au Burkina Faso, les personnes souffrant de dépression viennent en première dimension », ajoute-t-il.
Face à la multiplication des témoignages de souffrance psychologique, le spécialiste estime qu’il est indispensable de renforcer la sensibilisation. Demander de l’aide, insiste-t-il, n’est en aucun cas un signe de faiblesse. Il recommande également aux proches de ne jamais minimiser les signes de détresse.
« Il faut écouter le jeune avec attention, sans jugement. Il faut l’encourager à verbaliser ses émotions. Il faut être sensible et ne pas banaliser. Quand quelqu’un exprime déjà des idées suicidaires, il faut éviter de le laisser seul. Si vous avez la possibilité de rester avec lui, faites-le. Si vous ne pouvez pas, il faut alerter son entourage pour qu’on ne le laisse pas seul. Et surtout amener la personne dans une structure de santé pour bénéficier d’une prise en charge », conseille-t-il.
Cette analyse est également partagée par Pamela Kabré, qui intervient comme paire-aidante à la suite de son expérience personnelle. Elle souligne qu’il est essentiel pour toute personne en souffrance d’exprimer son ressenti afin de bénéficier rapidement d’une aide adaptée. Mais, selon elle, il est tout aussi important que cette parole soit accueillie sans jugement.

Elle encourage également les jeunes à se rapprocher de Dieu, estimant que tout commence par lui. À ses yeux, les soins sont indispensables, mais il est possible d’y associer une dimension spirituelle.
« J’ajoute une approche spirituelle dans ma démarche. Je ne dirais pas qu’il faut prier, mais il faut se rapprocher de Dieu. C’est lui la source et c’est mieux d’aller directement à la source », explique-t-elle.
Elle invite enfin les parents à être davantage à l’écoute de leurs enfants, rappelant que tout comportement ne relève pas forcément d’un simple caprice.
Muriel Dominique Ouédraogo
Lefaso.net
