
À l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les discours de haine, célébrée le 18 juin, Téné Thérèse Hien, experte et formatrice en communication empathique, livre une analyse éclairante sur les dangers des propos stigmatisants dans un contexte marqué par des défis sécuritaires et sociaux. Entre responsabilité individuelle, rôle des réseaux sociaux, engagement des femmes et des jeunes, promotion du dialogue et de l’écoute, elle plaide pour une communication plus respectueuse de la dignité humaine. Pour elle, la paix et la cohésion sociale se construisent aussi à travers les mots que nous choisissons d’employer au quotidien. Interview !
Lefaso.net : Comment définir concrètement le discours de haine et à partir de quel moment une opinion ou une critique bascule-t-elle dans ce registre ?
Téné Thérèse Hien : Le discours de haine peut être défini comme toute forme d’expression orale, écrite, d’images ou de messages diffusés sur internet, visant à attaquer, dénigrer, humilier, stigmatiser ou inciter à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence. Ces discours vont à l’encontre d’une personne ou d’un groupe en raison de son identité, de son appartenance réelle ou supposée ; notamment son ethnie, sa religion, sa nationalité, son sexe, son origine sociale ou encore son handicap.
Il est important de souligner que chacun a le droit d’avoir une opinion et d’exprimer des critiques, surtout lorsqu’elles visent à améliorer une situation. Cependant, la frontière est franchie lorsque l’on cesse de s’attaquer aux idées, aux comportements ou aux faits pour s’en prendre à la dignité même des personnes. Les discours de haine se manifestent notamment à travers les injures, les propos dégradants, les tentatives d’exclusion ou de marginalisation de certains groupes en raison de leur identité, ainsi que les appels à la violence ou à la haine. Ainsi, affirmer : « Je ne partage pas les idées de ce groupe » relève de la liberté d’expression.
En revanche, déclarer que « tous les membres de ce groupe sont dangereux et doivent être éliminés » constitue un discours de haine, car une telle affirmation porte atteinte à la dignité humaine et peut mettre en danger l’intégrité physique des personnes visées. Dans un contexte comme celui du Burkina Faso, marqué par des défis sécuritaires et sociaux majeurs, cette distinction revêt une importance particulière. On peut ainsi résumer que la critique s’adresse aux idées, le discours de haine s’attaque à la dignité des personnes.
Dans un contexte marqué par des défis sécuritaires et sociaux, quels sont selon vous, les principaux facteurs qui favorisent la propagation des discours de haine au sein des communautés ?
Les discours de haine trouvent généralement leur origine dans un ensemble de facteurs qui s’entremêlent et se renforcent mutuellement. La peur et l’insécurité jouent un rôle majeur. Lorsque les populations vivent dans l’angoisse ou l’incertitude, elles ont tendance à rechercher des responsables à leurs souffrances. Cela peut conduire à la stigmatisation injustifiée de certains groupes ethniques, religieux, politiques ou sociaux, perçus à tort comme étant à l’origine des difficultés vécues.
La désinformation et les rumeurs constituent également un terreau fertile. Les fausses informations, notamment lorsqu’elles circulent rapidement sur les réseaux sociaux, peuvent exacerber les préjugés, alimenter la méfiance et attiser les tensions entre communautés. Les préjugés et stéréotypes, souvent hérités ou entretenus par certains discours sociaux, contribuent aussi à renforcer les clivages et à légitimer des attitudes discriminatoires à l’égard de certains groupes. Les frustrations économiques et sociales, telles que le chômage, la pauvreté ou les inégalités, peuvent également pousser certaines personnes à chercher des boucs émissaires, en dirigeant leur colère vers des communautés perçues comme différentes.
L’instrumentalisation politique ou idéologique représente un autre facteur important. Certains acteurs peuvent exploiter les tensions identitaires à des fins de mobilisation, de manipulation ou de conquête d’influence, utilisant ainsi les discours de haine comme un levier stratégique. Le manque d’éducation aux médias et à la citoyenneté rend par ailleurs certaines populations plus vulnérables, faute d’outils suffisants pour analyser et vérifier l’information de manière critique. L’affaiblissement du dialogue communautaire contribue également à l’installation de la méfiance.
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Enfin, les traumatismes liés aux conflits et aux violences peuvent engendrer des sentiments de colère, de peur ou de revanche qui, s’ils ne sont pas accompagnés, risquent d’alimenter des discours hostiles envers certains groupes. Au-delà de ces facteurs, il apparaît clairement que les discours de haine ne naissent jamais d’une seule cause, mais d’un ensemble de dynamiques complexes. Leur prévention nécessite donc une approche globale, fondée sur l’éducation, le dialogue, la promotion de la cohésion sociale, la vérification de l’information et le respect de la dignité humaine.
Comme le rappelle la communication empathique, derrière chaque parole blessante se cachent souvent des peurs, des besoins non satisfaits ou des souffrances profondes. Les reconnaître sans pour autant les justifier permet d’ouvrir des espaces d’écoute et de compréhension. C’est dans cette dynamique de dialogue et de respect mutuel que les communautés peuvent bâtir une paix véritable et durable.
Quel rôle la communication empathique peut-elle jouer dans la prévention et la réduction des discours de haine, aussi bien dans les familles que dans l’espace public ?
Développée par Marshall Rosenberg, la communication empathique est un levier essentiel dans la prévention des discours de haine, car elle permet d’exprimer ses idées sans juger, accuser ni humilier autrui. Elle repose d’abord sur la transformation des jugements en observations. Il s’agit de distinguer les faits des interprétations afin d’éviter les généralisations qui alimentent les tensions. Par exemple, au lieu de dire « ces gens sont dangereux », on dira plutôt « j’ai observé une situation qui m’inquiète ».
Elle favorise également l’écoute active et l’empathie, en invitant à comprendre les émotions et les besoins de l’autre, sans nécessairement être d’accord avec lui. Cette posture permet de désamorcer les conflits en exprimant ses propres émotions sans agressivité, en formulant par exemple : « je me sens inquiet car j’ai besoin de sécurité », plutôt que « vous êtes le problème ».
Enfin, la communication empathique renforce la cohésion sociale en rappelant que, malgré les différences, tous les êtres humains partagent des besoins fondamentaux tels que la sécurité, le respect, la dignité et l’appartenance. Elle constitue ainsi un outil de prévention des rumeurs et des discours de haine, en encourageant la vérification des faits, la réflexion avant réaction et le choix de mots constructifs.
La communication empathique s’appuie sur quatre étapes essentielles. D’abord, l’observation (décrire les faits) ; ensuite, le sentiment (exprimer ce que l’on ressent) ; puis, le besoin (identifier ce qui est en jeu) ; et la demande (formuler une requête claire et respectueuse). Par exemple : « Lorsque j’entends des messages qui opposent les communautés, je me sens préoccupé car j’ai besoin d’unité. Pourrions-nous vérifier les informations avant de les partager ? »
Dans des contextes sensibles comme celui du Burkina Faso, cette approche constitue un véritable outil de paix sociale. Elle favorise le dialogue, la compréhension mutuelle et la réconciliation, tout en renforçant la cohésion communautaire.
Les réseaux sociaux sont souvent pointés du doigt comme des vecteurs de haine. Comment les utilisateurs peuvent-ils apprendre à communiquer de manière responsable ?
Les réseaux sociaux sont aujourd’hui des espaces majeurs d’expression, d’information et de dialogue, touchant des millions de personnes à travers le monde. Toutefois, leur rapidité de diffusion et leur large portée peuvent également favoriser la propagation de propos haineux, de rumeurs ou de contenus susceptibles d’attiser les divisions. Dans ce contexte, chaque utilisateur a une responsabilité dans la construction d’un espace numérique plus sain, respectueux et apaisé.
La première règle consiste à ne pas relayer une information de manière automatique. Avant tout partage, il est essentiel de vérifier la source, la fiabilité et la véracité du contenu. Une fausse information peut nourrir la peur, renforcer les préjugés et, dans certains cas, provoquer des tensions entre communautés.
Les réseaux sociaux encouragent souvent des réactions rapides, dictées par l’émotion. Pourtant, un message publié impulsivement peut avoir des conséquences durables. Avant toute publication, il est important de se poser quelques questions simples : le message est-il vrai, utile et respectueux ? Contribue-t-il à apaiser ou à aggraver une situation ? Les divergences d’opinions sont normales et même nécessaires dans une société démocratique. Toutefois, elles ne doivent pas conduire à l’insulte ou à l’humiliation. Une communication responsable consiste à défendre ses idées avec respect, en critiquant les arguments et non les personnes.
Derrière chaque écran et chaque profil se trouve un être humain avec sa sensibilité, son histoire et sa dignité.
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Cette simple prise de recul permet souvent d’éviter des propos blessants et des débordements. Les généralisations qui attribuent à tout un groupe les actes de quelques individus alimentent les préjugés et les discours de haine. Une communication responsable reconnaît la diversité des personnes et refuse les amalgames simplificateurs.
Très présents sur les réseaux sociaux, les jeunes sont exposés en permanence à des flux d’informations et d’opinions parfois non vérifiées. Une exposition répétée aux discours haineux peut influencer leur perception de l’autre et renforcer certains préjugés. À l’inverse, une éducation aux valeurs de respect, de tolérance et de citoyenneté peut en faire de véritables acteurs de paix et de cohésion sociale. Dans cette dynamique, la communication empathique appliquée aux réseaux sociaux, permet de transformer les tensions en dialogue constructif, en privilégiant la compréhension mutuelle plutôt que la confrontation.
Quel impact les discours de haine peuvent-ils avoir sur la cohésion sociale, le vivre-ensemble et les efforts de paix dans un pays comme le Burkina Faso ?
Dans un pays comme le Burkina Faso, confronté à des défis sécuritaires, humanitaires et sociaux, les discours de haine constituent une menace sérieuse pour la cohésion sociale, le vivre-ensemble et les efforts de consolidation de la paix. Leurs effets ne sont pas seulement immédiats, ils sont souvent profonds, durables et parfois difficiles à réparer. Les discours de haine alimentent la méfiance entre individus et entre communautés. Lorsqu’un groupe est régulièrement stigmatisé ou présenté comme responsable des difficultés du pays, les liens de solidarité se fragilisent progressivement. Or, la cohésion sociale repose avant tout sur la confiance, le respect mutuel et le sentiment d’appartenir à une même communauté nationale.
Le Burkina Faso tire sa richesse de sa diversité ethnique, culturelle et religieuse. Les discours de haine, eux, tendent à exacerber les différences plutôt qu’à valoriser ce qui unit. Ils nourrissent les préjugés, renforcent les discriminations et installent des tensions qui fragilisent la coexistence pacifique entre les communautés. De nombreuses expériences à travers le monde montrent que les violences physiques sont souvent précédées par des violences verbales. Lorsqu’un groupe est continuellement insulté, déshumanisé ou présenté comme une menace, la perception de l’autre se déforme progressivement, jusqu’à rendre la violence socialement acceptable aux yeux de certains. Les discours de haine peuvent ainsi devenir un facteur déclencheur ou aggravant des conflits.
La paix ne se limite pas à l’absence de conflits. Elle repose également sur la confiance, le dialogue et la reconnaissance mutuelle. Les discours de haine ferment les espaces d’échange, accentuent les divisions et compliquent les dynamiques de réconciliation. Ils compromettent ainsi les efforts engagés pour reconstruire durablement le tissu social. Dans un contexte national exigeant, l’unité constitue une ressource essentielle.
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Ils affaiblissent ainsi la capacité du pays à faire face, ensemble, à ses priorités de développement et de stabilité. En définitive, les discours de haine construisent des barrières là où la société a besoin de ponts. Ils divisent là où le Burkina Faso a besoin d’unité. Préserver la cohésion sociale, c’est choisir délibérément le dialogue, le respect et la fraternité plutôt que la stigmatisation et le rejet.
Dans le Faso actuel, promouvoir une culture de tolérance, d’écoute et de respect mutuel ne relève pas simplement d’un idéal moral. C’est une exigence fondamentale pour consolider la paix, renforcer le vivre-ensemble et bâtir un avenir commun durable pour toutes les citoyennes et tous les citoyens.
Comment les femmes, les jeunes, les leaders communautaires et religieux peuvent-ils contribuer à promouvoir une culture du dialogue et du respect mutuel ?
Les femmes, les jeunes, les leaders communautaires et les responsables religieux occupent une place stratégique dans la construction de la paix et du vivre-ensemble. Leur engagement en faveur d’une culture du dialogue, du respect mutuel et de la tolérance peut s’exprimer à travers des actions concrètes et complémentaires au sein de la société.
Les femmes jouent un rôle central dans l’éducation des enfants et la transmission des valeurs fondamentales. À ce titre, elles peuvent contribuer à la paix en inculquant dès le plus jeune âge les principes de respect, de tolérance et de non-violence. Elles sont également souvent des actrices de médiation et de réconciliation au sein des familles et des communautés, favorisant le dialogue en cas de tensions. Par leur posture, elles incarnent aussi des modèles de résilience, de solidarité et de cohésion sociale.
Force vive de la société, les jeunes disposent d’un potentiel important de transformation sociale. Ils peuvent utiliser les réseaux sociaux de manière responsable pour diffuser des messages de paix et de fraternité, tout en refusant de relayer les rumeurs, les fausses informations et les contenus haineux. Leur engagement dans des activités citoyennes, culturelles et sportives favorise les rencontres entre communautés et renforce les liens sociaux. En cultivant l’écoute et le respect mutuel, ils deviennent de véritables ambassadeurs du vivre-ensemble.
Grâce à leur proximité avec les populations, les leaders communautaires jouent un rôle clé dans la prévention et la gestion des tensions. Ils peuvent créer des cadres d’échange entre les différentes composantes de la société, intervenir comme médiateurs en cas de conflits et sensibiliser les populations aux dangers des discours de haine et de la stigmatisation. Ils contribuent également à valoriser les traditions locales, de solidarité et de coexistence pacifique, essentielles à l’équilibre social.
Par leur influence morale et spirituelle, les leaders religieux constituent des acteurs importants de la paix sociale. Ils peuvent promouvoir les valeurs d’amour du prochain, de pardon et de respect de la dignité humaine à travers leurs enseignements. Ils jouent également un rôle déterminant dans le dialogue interreligieux et la promotion de la compréhension mutuelle. Enfin, leur voix est essentielle pour dénoncer clairement les discours de haine et les appels à la violence, et rappeler les valeurs fondamentales de paix et de fraternité.
À l’occasion de cette Journée internationale de lutte contre les discours de haine, quel message souhaitez-vous adresser aux Burkinabè afin de renforcer la tolérance, l’acceptation des différences et la paix sociale ?
Derrière une parole blessante se cachent souvent des peurs, des frustrations, des blessures profondes ou un sentiment d’humiliation. C’est pourquoi j’invite chacun à faire preuve de responsabilité dans sa manière de communiquer, en particulier les jeunes qui sont aujourd’hui très présents sur les réseaux sociaux. Avant de partager une information, il est essentiel d’en vérifier la source. Avant de tenir des propos susceptibles de blesser ou de diviser, il faut prendre le temps d’en mesurer la portée et les conséquences.
Nous sommes à un moment crucial de notre histoire où chaque citoyen est appelé à contribuer, par ses paroles, ses actes et ses engagements, à la construction du Burkina Faso. Ce pays est le nôtre et son avenir dépend de notre capacité à cultiver l’unité plutôt que la division. Le langage joue un rôle déterminant dans nos relations quotidiennes, que ce soit au sein de la famille, dans les services, dans les communautés ou sur les plateformes numériques. Utilisé à mauvais escient, il peut créer des conflits et accentuer les fractures. Mais employé avec discernement et bienveillance, il devient un puissant outil de rapprochement, de réconciliation et de cohésion sociale.
C’est pourquoi je suis convaincue que la promotion d’un langage empathique et respectueux doit être une priorité. Apprendre à écouter, à comprendre et à s’exprimer sans violence constitue un véritable levier pour renforcer le vivre-ensemble et bâtir une société plus apaisée. Dans le contexte actuel, cette démarche peut nous aider à guérir certaines blessures, à restaurer la confiance et à avancer ensemble vers un avenir plus harmonieux.
Interview réalisée par Hamed Nanéma
Lefaso.net
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2. « Lorsqu’il n’existe plus suffisamment d’espaces d’échange entre les différentes composantes de la société, les incompréhensions et les tensions s’installent plus facilement »
3. « Avant de publier un commentaire, il est utile de se demander : accepterais-je que quelqu’un me parle ainsi ? »
4. « Les discours de haine divisent les citoyens au moment où la solidarité et la coopération sont indispensables pour relever les défis collectifs »
