
Dans l’histoire du numérique au Burkina Faso, certains noms s’imposent comme des références. Celui du Dr Joachim Tankoano en fait incontestablement partie. Cet homme a consacré l’essentiel de sa carrière à préparer son pays à l’ère du numérique, bien avant que la transformation digitale ne devienne un enjeu majeur à l’échelle mondiale. Son parcours est celui d’un visionnaire, d’un bâtisseur et d’un homme de savoir qui a accompagné près d’un demi-siècle d’évolution des technologies de l’information en Afrique.
Né le 14 avril 1951 à Fada N’Gourma, Joachim Tankoano est titulaire d’une maîtrise en informatique obtenues à l’université de Montréal en 1978, puis d’un doctorat d’État en sciences mathématiques, option informatique, décroché à l’université de Nancy I en 1988. Il fait partie de la génération des pionniers africains qui ont très tôt compris l’importance des technologies numériques pour le développement.
Entre 1983 et 1987, il enseigne à l’université de Nancy II en France en qualité de maître-assistant associé. Il rejoint ensuite, d’avril 1988 à septembre 1990, l’Institut africain d’informatique (IAI) de Libreville, au Gabon, où il participe à la formation de nombreux cadres africains. Cette expérience renforce sa conviction que le développement de l’Afrique passe par la formation de ses propres experts et la maîtrise de ses infrastructures technologiques.
Bâtir l’école pour bâtir le pays
En 1990, il rentre au Burkina Faso avec la mission de créer la première École supérieure d’informatique (ESI) du pays, au sein de l’université de Ouagadougou. Premier directeur de l’établissement, il en conçoit les programmes, recrute les enseignants au niveau national et international, organise les concours d’entrée et mobilise avec l’appui de la Délégation générale à l’informatique les ressources nécessaires à son fonctionnement.
En 1993, il joue un rôle majeur dans la création et la gestion du domaine internet de premier niveau national (ccTLD) « .bf », à travers une collaboration entre l’université de Ouagadougou, l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM) et l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA) de France. Cette initiative permet au Burkina Faso d’affirmer sa présence et son identité sur internet.
En 1994, il organise à Ouagadougou en collaboration avec l’INRIA et l’ORSTOM le 2e Colloque africain sur la recherche en informatique (CARI’94).
Lorsque l’ESI est transférée à l’université polytechnique de Bobo-Dioulasso en 1994, elle est déjà devenue une institution reconnue pour la qualité de sa formation.
L’artisan des politiques numériques
Le parcours du Dr Tankoano est étroitement lié aux grandes réformes numériques du Burkina Faso. De 1995 à 2006, il est Délégué général à l’informatique avec rang de ministre. Il devient ensuite, de 2006 à 2008, ministre des postes et des technologies de l’information et de la communication.
À ces fonctions, il contribue à poser les bases de la modernisation numérique du pays. Sous son impulsion sont élaborés plusieurs documents stratégiques majeurs, notamment le deuxième Plan directeur informatique national, le Plan national de développement de l’infrastructure d’information et de communication (NICI)-premier dans son genre en Afrique, et la Cyberstratégie nationale.
Pour lui, le numérique ne doit pas être considéré comme un secteur isolé, mais comme un outil au service de tous les domaines du développement. Il œuvre ainsi à l’intégration du numérique dans les référentiels des politiques nationales et sectorielles de développement, ainsi qu’à la mise en place d’un cadre juridique adapté, favorable au développement des infrastructures de communication de qualité, au développement de l’utilisation des services de la société de l’information et au développement de ressources humaines qualifiées.
Bien avant que l’e-gouvernement et la dématérialisation des services publics ne deviennent des priorités, il défendait déjà l’idée d’une administration plus performante grâce aux outils numériques.
Un ministre bâtisseur
À la tête du ministère des Postes et des TIC entre 2006 et 2008, il conduit plusieurs réformes majeures. Notamment, il co-supervise avec le ministre en charge du commerce la privatisation partielle de l’ONATEL avec l’appui de la Banque mondiale, initie le projet de construction du backbone national en fibre optique, engage l’évolution de RESINA vers un Intranet à l’échelle nationale, initie l’intégration de la technologie WiMax dans RESINA et initie plusieurs textes législatifs destinés à encadrer la société de l’information et à lutter contre la cybercriminalité.
Il initie également la création de l’Agence nationale de promotion des TIC (ANPTIC), devenue aujourd’hui un acteur important de la transformation numérique du Burkina Faso. Il coordonne par ailleurs les premières éditions du Forum panafricain sur les meilleures pratiques dans le domaine des TIC organisées à Ouagadougou.
Une expertise reconnue au-delà des frontières
Notons que l’expertise du Dr Tankoano dépasse largement le cadre national. Entre 2009 et 2010, à la demande du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), il accompagne la République de Guinée dans l’élaboration de sa politique nationale de développement des technologies de l’information et de la communication ainsi que de sa stratégie de développement de l’e-gouvernement.
Un chercheur toujours actif
Derrière le responsable politique se trouve également un chercheur passionné. Depuis plus de quarante ans, il mène des travaux scientifiques dans des domaines variés, allant de l’implémentation du protocole X25 à l’aide de langages de programmation parallèle, de la conception des systèmes réactifs distribuables à l’aide des réseaux de Petri aux bases de données relationnelles, aux bases de données distribuées et aux nouvelles architectures des bases de données. Ses recherches ont conduit à la publication de plusieurs ouvrages, dont une série consacrée aux systèmes de gestion de bases de données relationnelles, devenue une référence pour de nombreux étudiants et professionnels francophones.
En 2022 et en 2025, il publie encore des articles scientifiques dans des revues internationales consacrés aux modèles de bases de données multi-modèles, démontrant une curiosité intellectuelle et une capacité d’innovation toujours intactes.
Il est également co-auteur de l’ouvrage « Internet au Burkina Faso : réalités et utopies », publié chez L’Harmattan en 2001 avec Mahamoudou Ouédraogo, un livre qui reste une référence pour comprendre les débuts de l’Internet dans le pays.
Un héritage durable
Aujourd’hui conseiller indépendant en politiques publiques du numérique, Dr Joachim Tankoano continue de partager son expertise à travers la recherche et le conseil. Son parcours relie plusieurs générations et plusieurs étapes de l’histoire numérique du Burkina Faso, des premières formations en informatique aux infrastructures modernes de télécommunication, des salles de cours universitaires aux grandes décisions gouvernementales.
Décoré Chevalier de l’Ordre national en 2004, Officier de l’Ordre national en 2007 puis Commandeur de l’Ordre de l’Étalon en 2021, il est reconnu pour sa rigueur, sa vision et son sens du service public.
À travers son engagement, il a largement contribué à faire entrer le Burkina Faso dans l’ère numérique. Son œuvre continue aujourd’hui d’inspirer les acteurs qui construisent l’avenir digital du pays.
Fredo Bassolé
Lefaso.net
