Soweto : Quand une politique linguistique tourne au drame

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De Soweto aux réformes linguistiques engagées dans l’espace AES, une même question traverse les débats : comment promouvoir les langues nationales sans créer de nouvelles exclusions ? En s’appuyant sur les enseignements de l’histoire sud-africaine, le chercheur Mamadou Lamine Sanogo plaide pour des politiques linguistiques fondées sur l’écoute, la concertation et le respect de la diversité sociolinguistique.

Le massacre de Soweto, survenu le 16 juin 1976 en Afrique du Sud, rappelle que les politiques linguistiques ne sont jamais de simples décisions techniques. Lorsqu’une langue est imposée sans écoute, sans justice et sans respect des communautés concernées, elle peut devenir un instrument de domination et provoquer des résistances dramatiques. À l’heure où le Mali, le Niger et le Burkina Faso repensent le statut de leurs langues nationales, Soweto invite à une réflexion urgente : les réformes linguistiques doivent être conduites avec tact, méthode et sens de la cohésion sociale.

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Le 16 juin 1976, à Soweto, en Afrique du Sud, des milliers d’élèves noirs descendirent dans la rue pour protester contre l’imposition de l’afrikaans comme langue d’enseignement. La marche était portée par des enfants et des adolescents. Elle exprimait un refus simple : celui d’apprendre dans une langue vécue comme celle de l’oppression, de l’humiliation et de l’apartheid.

Ce jour-là, la question linguistique cessa d’être un simple débat scolaire. Elle devint une question de dignité, de pouvoir et de liberté. Les élèves ne contestaient pas seulement une langue ; ils contestaient le système politique qui l’imposait. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, l’afrikaans n’était pas perçu comme un simple outil pédagogique. Il était associé à l’administration blanche, à la police, à la ségrégation et à la domination raciale.

Il faut rappeler que cette décision s’inscrivait dans le cadre plus large de l’éducation bantoue, mise en place par le régime de l’apartheid pour maintenir les populations noires dans une position subalterne. L’introduction obligatoire de l’afrikaans, aux côtés de l’anglais, comme langue d’enseignement dans certaines matières fut l’élément déclencheur immédiat de la contestation. Pour les élèves noirs, cette mesure ne relevait donc pas d’un simple aménagement pédagogique. Elle apparaissait comme une violence supplémentaire dans un système déjà fondé sur l’inégalité.

La manifestation, d’abord pacifique, fut violemment réprimée. La police tira sur les élèves. Des enfants tombèrent. Parmi eux, le jeune Hector Pieterson, devenu l’un des symboles les plus bouleversants de la lutte contre l’apartheid. La photographie de son corps porté par un autre jeune homme, pendant que sa sœur court à leurs côtés, a fait le tour du monde. Elle a inscrit Soweto dans la mémoire universelle des luttes contre l’injustice.

Le bilan exact reste discuté. Les chiffres officiels initiaux furent très inférieurs aux estimations avancées par la suite. Mais au-delà du nombre des victimes, l’essentiel est ailleurs : des élèves qui manifestaient contre une politique linguistique imposée furent traités comme une menace politique et réprimés par la violence d’État. C’est ce basculement qui donne à Soweto sa portée historique et morale.

Soweto rappelle ainsi une vérité que les États oublient souvent : une langue n’est jamais neutre lorsqu’elle est imposée par le pouvoir. Elle peut être un outil de communication, mais elle peut aussi devenir un instrument de domination. Elle peut ouvrir les portes du savoir, mais elle peut aussi fermer celles de la dignité. Elle peut unir une nation, mais elle peut également blesser lorsqu’elle est utilisée pour humilier, exclure ou contrôler.

C’est dans ce sens que l’on peut relire Soweto comme une tragédie de la glottophobie d’État. La glottophobie désigne le mépris, la discrimination ou l’exclusion fondés sur les langues, les accents ou les manières de parler. À Soweto, cette discrimination prit une forme institutionnelle. L’État décida, depuis le sommet, quelle langue devait s’imposer aux élèves noirs, sans tenir compte de leur histoire, de leur sensibilité, de leur avenir ni de leur dignité.

Bien entendu, le mot glottophobie n’était pas celui des acteurs de 1976. Mais il nous permet aujourd’hui de mieux comprendre ce qui s’est joué : une violence linguistique devenue violence politique. L’école, qui aurait dû être un lieu d’émancipation, devint le théâtre d’une domination. La langue, qui aurait dû servir à transmettre le savoir, devint le signe brutal d’un ordre injuste.

Le massacre de Soweto n’est donc pas seulement une page de l’histoire sud-africaine. Il est un avertissement universel. Lorsqu’une politique linguistique est imposée sans écoute, sans justice et sans respect des populations concernées, elle peut produire de la frustration, de la colère et parfois de la tragédie. Lorsqu’elle touche l’école, elle touche l’avenir des enfants. Lorsqu’elle touche l’administration, elle touche l’égalité des citoyens devant l’État. Lorsqu’elle touche l’identité, elle touche la paix sociale.

Cette leçon mérite d’être méditée aujourd’hui dans les pays africains, notamment dans l’espace de l’Alliance des États du Sahel : le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Dans ces trois pays, la question des langues nationales est revenue au cœur du débat public, à la faveur des transitions politiques, des aspirations souverainistes et de la volonté de rompre avec certains héritages coloniaux.

Le principe est légitime. Aucun peuple ne peut durablement construire son école, son administration, sa citoyenneté et sa mémoire collective dans le mépris de ses propres langues. Revaloriser les langues nationales est une exigence de justice historique, de participation populaire et de souveraineté culturelle. Mais une réforme linguistique, même juste dans son intention, peut devenir problématique si elle est conduite sans préparation suffisante, sans pédagogie sociale et sans prise en compte des équilibres sociolinguistiques.

Au Mali, la Constitution promulguée en 2023 a consacré les langues nationales comme langues officielles, tandis que le français est désormais défini comme langue de travail. Ce changement est considérable. Il traduit une volonté politique forte de repositionner les langues maliennes au cœur de la vie publique. Mais il ouvre aussi un vaste chantier : comment organiser concrètement l’usage de ces langues dans l’école, l’administration, la justice, les médias publics et les services aux citoyens ?

Au Burkina Faso, la révision constitutionnelle de 2023 a également modifié le statut des langues. Les langues nationales appelées à être officialisées par la loi deviennent les langues officielles du pays, tandis que le français et l’anglais sont reconnus comme langues de travail. Là encore, le symbole est puissant. Mais l’application exige des choix précis : quelles langues officialiser ? selon quels critères ? avec quels outils ? dans quels domaines ? avec quelle progressivité ? et comment éviter que les langues non retenues dans un premier temps ne se sentent marginalisées ?

Au Niger, la Charte de la refondation promulguée en mars 2025 a redéfini le paysage linguistique en consacrant le hausa comme langue nationale et en faisant du français et de l’anglais des langues de travail. Dans un pays profondément multilingue, une telle décision ne peut être comprise uniquement comme une mesure administrative. Elle touche à des équilibres sociaux, régionaux et identitaires. Elle appelle donc une pédagogie politique forte et une attention particulière aux autres langues du pays.

Ces exemples montrent que les pays de l’AES ne parlent pas dans le vide lorsqu’ils annoncent des réformes linguistiques. Des textes existent. Des orientations sont prises. Des ruptures symboliques sont engagées. Mais l’essentiel reste encore devant nous : faire passer la politique linguistique du discours à l’application, de l’annonce à l’organisation, du symbole à l’usage réel.

C’est précisément à ce niveau que se situe le risque. Déclarer une langue officielle, nationale ou langue de travail est une chose. Former les enseignants, produire les manuels, stabiliser les terminologies, traduire les textes administratifs, préparer les agents publics, organiser les examens, créer des outils numériques, accompagner les médias, rassurer les citoyens et garantir l’équité entre les communautés linguistiques en est une autre.

Une politique linguistique ne doit pas réparer une injustice en créant d’autres blessures. Il serait dangereux de remplacer une glottophobie héritée de la colonisation par une glottophobie interne, où certaines langues africaines seraient valorisées au détriment d’autres langues africaines. La promotion des langues nationales ne doit pas opposer les langues entre elles. Elle ne doit pas dresser les citoyens les uns contre les autres. Elle doit construire un multilinguisme équilibré, fonctionnel et inclusif.

Les pays de l’AES sont profondément multilingues. Chaque langue porte une histoire, une mémoire, une aire culturelle, des usages sociaux et une dignité propre. Le mooré, le dioula, le fulfuldé, le gulmancema, le bambara, le songhay, le tamasheq, le hausa, le zarma et bien d’autres langues ne sont pas de simples moyens de communication. Elles sont des patrimoines vivants. Elles sont aussi des sensibilités collectives.

Toucher à leur statut, c’est toucher à des représentations profondes de l’appartenance et de la reconnaissance.
C’est pourquoi les réformes linguistiques doivent être pensées avec tact. Le tact ne signifie pas la peur d’agir. Il ne signifie pas l’immobilisme. Il signifie la méthode. Il signifie l’écoute. Il signifie l’expérimentation progressive, l’évaluation, la concertation et la prudence politique. Une réforme linguistique réussie ne se décrète pas seulement ; elle se construit.

Il faut donc distinguer le symbole et la mise en œuvre. Le symbole est important : il répare, il affirme, il redonne confiance. Mais la mise en œuvre est décisive : elle évite l’improvisation, les frustrations, les soupçons et les conflits. Officialiser une langue sans préparer son usage réel dans l’école, l’administration, la justice ou les médias peut créer plus de confusion que de progrès. À l’inverse, avancer progressivement, avec des outils solides et une pédagogie claire, peut transformer la réforme linguistique en facteur de cohésion nationale.

Soweto nous enseigne que la langue peut devenir explosive lorsqu’elle est imposée par le haut et ressentie comme une violence par le bas. Les pays sahéliens n’ont pas le même contexte que l’Afrique du Sud de l’apartheid. Il ne faut donc pas comparer mécaniquement les situations. Mais il faut retenir la leçon fondamentale : toute politique linguistique touche à la dignité humaine. Elle doit être pensée non seulement par des juristes et des politiques, mais aussi par des linguistes, des pédagogues, des sociologues, des enseignants, des communautés et des citoyens.

La souveraineté linguistique est une ambition noble. Mais elle ne doit pas se transformer en brutalité symbolique. Elle doit libérer, non contraindre. Elle doit reconnaître, non exclure. Elle doit rapprocher l’État des citoyens, non fabriquer de nouvelles distances. Elle doit permettre à l’enfant d’apprendre mieux, au citoyen de comprendre l’administration, au justiciable d’accéder à ses droits, au peuple de se reconnaître dans la parole publique.

Le souvenir de Soweto nous rappelle enfin que les langues ne sont pas de simples dossiers techniques. Elles sont des lieux de mémoire, de pouvoir et d’émotion. Lorsqu’on les respecte, elles deviennent des instruments de cohésion. Lorsqu’on les méprise, elles deviennent des blessures. Et lorsqu’on les impose avec arrogance, elles peuvent devenir des foyers de résistance.

C’est pourquoi les politiques linguistiques en Afrique doivent être conduites avec intelligence, tact et justice. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes. Il s’agit de les réussir. Car une langue imposée par la peur n’éduque pas ; elle domine. Une langue imposée sans dialogue ne rassemble pas ; elle divise. Mais une langue reconnue, préparée, partagée et portée par les populations peut devenir un levier de souveraineté, de dignité et de paix sociale.

Mamadou Lamine SANOGO
Directeur de recherche en sociolinguistique
INSS/CNRST Ouagadougou / Burkina Faso

Bibliographie
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Sanogo Mamadou Lamine. 2024. « À propos du monolinguisme d’État en Afrique : About State monolingualism in Africa », in, Sariette et Paul BATIBONAK (dir.), Défis identitaires et construction statolitaires en Afrique, Regards situants sur les jalons de la trajectoire décoloniale, Monage, 2024, Yaoundé, Cameroun, pp. 183-209
Sanogo Mamadou Lamine. 2025. “ Officialisation des langues nationales – enjeux et défis pour le Burkina Faso”, in Politique linguistique en Afrique (LPIA), 1(2) – DOI : 10.36950/lpia-01-02-2025-4, https://bop.unibe.ch/LPIA/article/view/11285

Sanogo Mamadou Lamine. 2025. “Du traumatisme colonial à la réforme de 2023”, dans Mutations, Bimensuel nigérien indépendant d’informations générales N°45 du Jeudi 30 Octobre 2025, pp 5-6
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The Insider
Author: The Insider

Rédacteur et développeur web

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