
La décision du gouvernement burkinabè de maintenir désormais les meilleurs bacheliers dans les universités nationales marque un tournant dans la politique d’enseignement supérieur du pays. Longtemps, l’excellence académique a été associée aux grandes universités étrangères. Aujourd’hui, les autorités souhaitent inverser cette logique en affirmant que les meilleures compétences doivent d’abord être formées au Burkina Faso afin de contribuer directement au développement national.
À première vue, cette décision peut surprendre. Certains y voient une limitation des opportunités offertes aux meilleurs élèves. D’autres y lisent au contraire une affirmation de souveraineté et une volonté de bâtir une université burkinabè plus forte. À bien y réfléchir, cette décision mérite d’être analysée avec nuance, car elle comporte à la fois des promesses importantes et des défis considérables.
Au-delà du débat immédiat, cette réforme soulève une question fondamentale : comment un pays construit-il son capital humain ? Les économistes considèrent aujourd’hui que la richesse d’une nation ne repose plus uniquement sur ses ressources naturelles, mais avant tout sur les connaissances, les compétences, la capacité d’innovation et la qualité de la formation de sa population. Dans cette perspective, la décision du gouvernement ne porte pas seulement sur le lieu où les étudiants poursuivront leurs études. Elle traduit une ambition plus large : faire de l’université un moteur de production de compétences, d’innovation et de souveraineté scientifique.
Sur le fond, l’objectif poursuivi par le gouvernement est difficilement contestable. Aucun pays ne peut espérer bâtir un système universitaire d’excellence si ses meilleurs étudiants quittent systématiquement le territoire dès l’obtention du baccalauréat. Les grandes universités se construisent d’abord grâce à la qualité de leurs enseignants, de leurs infrastructures, mais également de leurs étudiants. Retenir les meilleurs profils constitue donc un levier naturel pour élever progressivement le niveau académique national.
L’annonce gouvernementale ne se limite d’ailleurs pas à cette seule mesure. Elle s’accompagne d’initiatives qui traduisent une volonté plus large de transformation : augmentation du nombre de bourses nationales, renforcement des œuvres sociales universitaires, ouverture prochaine de l’Académie technologique du Faso destinée à former des ingénieurs dans des domaines stratégiques et mise en avant d’une offre de formation que les autorités estiment désormais capable de répondre aux besoins du pays. Ces éléments montrent que la décision s’inscrit dans une vision de long terme visant à développer des compétences endogènes.
L’argument économique est également pertinent. Former un étudiant à l’étranger représente un investissement important pour l’État. Réorienter une partie de ces ressources vers les universités nationales peut permettre d’améliorer les laboratoires, les équipements scientifiques, les bibliothèques numériques, la qualité de l’encadrement pédagogique et le financement de la recherche. À terme, cet investissement profiterait non pas à quelques dizaines d’étudiants, mais à plusieurs milliers.
Cette orientation pourrait également contribuer à réduire la fuite des cerveaux. Même si de nombreux étudiants reviennent servir leur pays après leurs études, d’autres poursuivent leur carrière à l’étranger, privant ainsi le Burkina Faso d’une partie des compétences qu’il a contribué à former. Consolider les formations nationales peut donc renforcer la capacité du pays à retenir durablement ses talents.
Cependant, l’expérience internationale montre que les pays qui ont réussi à bâtir des systèmes universitaires de premier plan n’ont généralement pas choisi entre le développement des universités nationales et l’ouverture sur le monde. Ils ont plutôt combiné les deux. La Corée du Sud, Singapour, la Chine ou encore l’Inde ont massivement investi dans leurs établissements d’enseignement supérieur tout en envoyant, de manière ciblée, leurs meilleurs étudiants et chercheurs dans les universités les plus performantes afin d’acquérir des compétences, de développer des réseaux scientifiques et de transférer ces connaissances vers leurs institutions nationales. Cette stratégie d’ouverture maîtrisée a largement contribué à l’émergence d’universités aujourd’hui reconnues à l’échelle internationale.
Pour autant, soutenir cette ambition ne signifie pas ignorer les défis qui l’accompagnent.
Le premier concerne la qualité de l’offre de formation. Affirmer que « les meilleures offres de formation sont désormais disponibles localement » constitue une ambition forte. Mais cette affirmation devra être confirmée par les faits. Certaines disciplines de pointe — notamment en intelligence artificielle, en biotechnologies, en médecine hautement spécialisée ou dans certaines branches de l’ingénierie — nécessitent encore des infrastructures, des plateformes technologiques et des équipes de recherche que peu de pays africains possèdent. Si le Burkina Faso souhaite véritablement rivaliser avec les meilleures universités internationales, il devra poursuivre des investissements importants dans ces domaines.
Le deuxième défi réside dans l’ouverture scientifique. Les universités modernes ne progressent pas en vase clos. Elles se développent grâce aux échanges internationaux, aux publications communes, aux laboratoires partenaires, aux cotutelles de thèse et à la mobilité des étudiants comme des enseignants. L’objectif ne devrait donc pas être de remplacer l’internationalisation par un repli national, mais plutôt de faire du Burkina Faso un acteur pleinement intégré dans les réseaux mondiaux du savoir. Former davantage d’étudiants au Burkina Faso est compatible avec une politique de mobilité académique sélective, orientée vers les domaines où les capacités nationales restent à développer.
Enfin, la récente décision d’exiger une autorisation préalable du ministère pour toute poursuite d’études, de formation ou de stage à l’étranger soulève également des interrogations. Si cette mesure vise à mieux orienter les investissements publics et à assurer une cohérence avec les priorités nationales, il sera essentiel qu’elle demeure transparente, prévisible et fondée sur des critères objectifs. Une régulation efficace ne doit pas être perçue comme une restriction arbitraire de la liberté académique, mais comme un outil de gouvernance au service d’une stratégie nationale.
À mon sens, la réussite de cette réforme dépendra moins de la décision elle-même que de sa capacité à convaincre les premiers concernés : les étudiants. Les meilleurs bacheliers resteront durablement au Burkina Faso non pas parce qu’ils y seront contraints, mais parce qu’ils auront la certitude d’y recevoir une formation de très haut niveau, reconnue au-delà des frontières nationales.
Au fond, la question n’est pas de savoir s’il faut former les meilleurs étudiants au Burkina Faso ou à l’étranger. La véritable question est de savoir comment construire un capital humain capable de porter les ambitions économiques, technologiques et scientifiques du pays. Lorsque les compétences existent localement, il est logique de les développer et de les valoriser. Lorsque certaines expertises demeurent indisponibles, la coopération avec les meilleures universités du monde doit rester un levier stratégique plutôt qu’une faiblesse. Les deux approches ne s’opposent pas ; elles se complètent.
En définitive, cette décision ne doit être ni applaudie aveuglément ni rejetée par principe. Elle constitue un pari sur l’avenir. Un pari qui peut contribuer à bâtir une véritable souveraineté scientifique, technologique et intellectuelle pour le Burkina Faso, à condition que les investissements suivent durablement les ambitions, que l’exigence de qualité demeure au cœur de la réforme et que l’ouverture internationale continue d’être considérée comme un partenaire du développement national plutôt que comme son contraire.
Car, au XXIᵉ siècle, la véritable richesse des nations ne réside plus seulement dans leurs ressources naturelles ou leurs infrastructures. Elle réside d’abord dans leur capacité à former, retenir et valoriser leur capital humain. Si la réforme engagée permet au Burkina Faso de franchir une nouvelle étape dans cette direction, elle aura dépassé le simple cadre d’une politique universitaire pour devenir un véritable projet de développement national.
Zakaria Sorgho
Chercheur associé à l’Université Laval (Canada),
à l’ACET-Africa (Ghana)
et à la FERDI (France).
