
Je voudrais d’abord saluer la qualité de cet article sur la dépression, l’attention accordée aux témoignages des personnes ayant vécu cette souffrance, ainsi que les éclairages apportés par les spécialistes de la santé mentale. Donner la parole à celles et ceux qui souffrent, rappeler que demander de l’aide n’est pas une faiblesse et inviter les proches à ne jamais banaliser les signes de détresse sont des messages essentiels.
Je voudrais toutefois apporter une précision importante.
Dire que la dépression peut toucher tout le monde est juste. Personne n’est totalement à l’abri.
Mais il ne faudrait surtout pas faire la confusion et penser que tout le monde est exposé de la même manière, souffre avec la même intensité, bénéficie des mêmes protections ou dispose des mêmes possibilités d’accès à une aide adaptée.
La dépression n’est pas seulement une affaire de fragilité individuelle. Elle est aussi liée aux conditions dans lesquelles les personnes vivent : la précarité économique, l’insécurité alimentaire, le chômage, la perte de revenus, l’instabilité du logement, la violence, les deuils, l’isolement, la discrimination, le handicap, les conflits familiaux, le déplacement forcé et la difficulté d’accéder à des soins proches, continus et accessibles.
Les données dont nous disposons au Burkina Faso nous obligent à regarder cette réalité.
Une enquête menée en population générale auprès de 2 587 adultes a identifié l’épisode dépressif comme le trouble mental le plus fréquent, avec une prévalence de 11,6 %. Dans cette même enquête, au moins un trouble mental était retrouvé chez 41,43 % des personnes interrogées. Cette proportion était plus élevée chez les femmes que chez les hommes : 46,24 % contre 35,01 %.[1]
Mais quand on va au-delà des chiffres globaux, on comprend mieux ce qui se cache derrière.
Une étude conduite dans cinq quartiers périphériques de Ouagadougou a retrouvé 4,3 % d’épisodes dépressifs majeurs au moment de l’enquête. Elle a surtout montré que la dépression était liée à des réalités très concrètes : les pénuries alimentaires dans les ménages, les violences physiques récentes, les maladies chroniques et les difficultés à mener certaines activités de la vie quotidienne.[2]
Chez les adolescents, une étude récente menée auprès de 1 202 jeunes burkinabè de 10 à 19 ans a retrouvé 7 % de symptômes dépressifs repérés par questionnaire. Les adolescents de 15 à 19 ans étaient plus concernés que ceux de 10 à 14 ans.[3]
Chez les adolescentes enceintes ou déjà mères à Ouagadougou, 18,8 % présentaient une dépression probable. L’absence de soutien parental était associée à une plus grande vulnérabilité, tandis que le fait de vivre dans un quartier perçu comme plus sûr et de pouvoir compter sur un soutien dans la communauté jouait un rôle protecteur.[4]
Il ne s’agit pas de hiérarchiser les souffrances. Toute souffrance psychique mérite d’être prise au sérieux. Il ne s’agit pas non plus de dire que la pauvreté, le fait d’être une femme, un adolescent, une personne déplacée ou une mère adolescente condamnent automatiquement à la dépression.
Mais nous avons le devoir de nous rappeler une chose simple : les gens ne commencent pas le même combat avec les mêmes ressources.
Une personne qui vit avec un revenu instable, des enfants à nourrir, un logement précaire, la peur de la violence, une maladie chronique, un isolement familial ou l’éloignement des services de santé mentale ne porte pas le même poids qu’une personne qui bénéficie d’un entourage disponible, d’un revenu stable, d’un environnement sécurisé et d’un accès rapide à un professionnel.
C’est pourquoi notre réponse ne peut pas se limiter à demander aux personnes de parler, de prier ou de consulter. Ces démarches peuvent être importantes et parfois salvatrices. Mais elles doivent s’accompagner de choses concrètes : des services de santé mentale plus proches, des soins moins coûteux, des agents de santé formés pour écouter et orienter, une meilleure écoute dans les familles, les écoles et les lieux de travail, un soutien réel pour les personnes confrontées à la violence ou à la précarité, et une lutte plus ferme contre la stigmatisation.
La dépression peut toucher chacun.
Mais elle ne touche pas chacun de la même façon.
Comprendre cette nuance, ce n’est pas comparer les souffrances. C’est se donner une chance de mieux prévenir, mieux écouter et mieux soigner.
Références
1. Ouédraogo A, Ouango JG, Karfo K, Goumbri P, Nanéma D, Sawadogo B. Prévalence des troubles mentaux en population générale au Burkina Faso. L’Encéphale. 2019 ;45(4):367-370. doi:10.1016/j.encep.2018.03.002.
2. Duthé G, Rossier C, Bonnet D, Soura AB, Corker J. Mental health and urban living in sub-Saharan Africa : major depressive episodes among the urban poor in Ouagadougou, Burkina Faso. Population Health Metrics. 2016 ;14:18. doi:10.1186/s12963-016-0084-2.
3. Bajaria S, et al. Prevalence and correlates of anxiety and depressive symptoms among adolescents aged 10–19 years in six sub-Saharan African countries, China and India. PLOS Mental Health. 2025 ;2:e0000479. doi:10.1371/journal.pmen.0000479.
4. Ajayi AI, et al. Socio-ecological factors associated with probable depression among pregnant and parenting adolescent girls : findings from a cross-sectional study in Burkina Faso and Malawi. Reproductive Health. 2023 ;20:38. doi:10.1186/s12978-023-01588-x.
NB : Les chiffres cités ne doivent pas être additionnés ni comparés comme s’ils décrivaient une seule prévalence nationale. Les études ne portent pas sur les mêmes populations, les mêmes lieux ni les mêmes outils de mesure.
