
Afin de garantir la disponibilité du bétail sur le marché national à l’approche de la Tabaski, le gouvernement burkinabè a suspendu, le 8 mai 2026, l’exportation du bétail sur toute l’étendue du territoire. Si cette décision est saluée par certains acteurs qui espèrent une baisse du prix de la viande, d’autres dénoncent un important manque à gagner. Entre marchés à bétail, boucheries et services traiteurs, immersion au cœur d’une filière partagée entre espoir et inquiétude.
Pour garantir la disponibilité et l’approvisionnement du bétail sur le marché national, le gouvernement burkinabè a annoncé, dans un communiqué conjoint daté du 8 mai 2026, la suspension de l’exportation du bétail sur toute l’étendue du territoire national. Si cette mesure est saluée par certains commerçants de bétail, bouchers et restaurateurs, d’autres dénoncent en revanche un important manque à gagner. Immersion dans les marchés à bétail, boucheries et restaurants où se joue désormais l’avenir de toute une filière.
Le mercredi 20 mai 2026, il est 11 h 33 au grand marché à bétail de Tanghin, dans la capitale burkinabè. Sur place, les commerçants sont installés par zones, selon le type de bétail proposé. Dès l’entrée du marché, un important cheptel s’offre au regard : moutons, bœufs et chèvres se côtoient dans une atmosphère marquée par une odeur de paille humide et de poussière.
Sous le soleil brûlant de Ouagadougou, certains commerçants s’activent à nourrir leurs animaux à l’approche de midi, pendant que d’autres, assis sous les hangars, échangent autour des réalités du quotidien.
Mais depuis le 8 mai dernier, un sujet domine toutes les discussions : la décision du gouvernement d’interdire l’exportation du bétail. Si l’objectif affiché est de renforcer la disponibilité du bétail au plan national, les avis restent partagés sur le terrain.
Installé dans son enclos, Zakaria Belem échange avec un autre commerçant lorsque nous l’abordons. Après quelques minutes de discussion, il accepte de répondre à nos questions. Vêtu d’une tunique jaune moutarde, il estime d’emblée que la décision des autorités mérite d’être saluée, les raisons avancées par le gouvernement étant, selon lui, compréhensibles. Toutefois, il considère également que cette mesure agit comme un couteau à double tranchant pour les acteurs du secteur.
Selon lui, le marché du bétail au Burkina Faso n’est pas aussi dynamique que dans certains pays voisins où les commerçants écoulent plus facilement leurs animaux. Mais le principal problème, explique-t-il, réside surtout dans le calendrier de la décision, intervenue à l’approche de la Tabaski.

« Beaucoup d’entre nous comptaient sur cette période pour rentabiliser leurs investissements », confie-t-il avec inquiétude.
À ses yeux, la fête du mouton représente chaque année une période stratégique pour les ventes. Avec l’interdiction d’exportation, Zakaria Belem craint d’importantes pertes financières. Il estime que la demande nationale ne suffira pas à absorber l’ensemble du bétail disponible sur les marchés.
« Je suis dans l’élevage et la vente du bétail depuis environ 30 ans. Je vendais mon bétail au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire, mais avec l’âge, je me suis définitivement installé au pays. En toute franchise, je trouve que c’est une bonne décision. Mais le problème est que les autorités n’ont pas échangé avec nous, les principaux acteurs concernés, avant de prendre cette décision. Les moutons que nous avons coûtent à partir de 175 000 FCFA et les bœufs à partir de 600 000 FCFA. Ce sont surtout les moutons qui intéressent les populations parce qu’ils sont moins coûteux. En Côte d’Ivoire, peu importe le prix de l’animal, nous faisons de bonnes affaires. Les Ivoiriens peuvent cotiser pendant six mois juste pour acheter un mouton ou un bœuf pour la Tabaski, peu importe leur religion, parce qu’ils célèbrent la fête du mouton et non uniquement une fête musulmane. Si nous avions été informés plus tôt, nous aurions pu évacuer les animaux les plus coûteux afin d’espérer tirer un minimum de bénéfice. Il y a des gens qui veulent bien célébrer la Tabaski, mais qui n’ont pas les moyens d’acheter un mouton. Si un client vient sans pouvoir acheter ce qui est proposé, c’est aussi un problème. En fin de compte, nous sortons tous perdants et c’est cela le véritable problème », explique-t-il.

À l’entendre, il lui est difficile de revoir immédiatement ses prix à la baisse en raison du coût élevé de l’alimentation animale et du transport, d’autant plus qu’une grande partie de son bétail est importée.
« Le bétail que nous avons vient du Niger et du Nigeria. À cause de la crise sécuritaire, nous avons des difficultés à nous approvisionner en bétail local. Nous vendons donc en fonction des coûts de transport et de l’alimentation animale, qui restent élevés. Nous sommes conscients que cette mesure vise à nous aider tous, mais elle est intervenue au mauvais moment et cela complique les choses », ajoute-t-il.
Selon lui, ses principaux clients viennent généralement du Ghana, du Bénin, de la Côte d’Ivoire et parfois du Sénégal. Il affirme par ailleurs que les Ivoiriens demeurent les plus grands consommateurs de bétail, surtout à l’approche de la Tabaski.
À quelques mètres de là se trouve Paul Compaoré, commerçant de bétail dans ce même marché depuis une trentaine d’années. Assis sous son hangar, des lunettes noires sur les yeux, cet homme visiblement âgé de plus de 60 ans estime que, malgré les difficultés du marché, la décision du gouvernement reste salutaire.
Selon lui, cette mesure permettra aux musulmans d’avoir plus facilement accès aux moutons pour la Tabaski.
« Je ne suis jamais allé hors du pays pour me ravitailler en bétail. Je m’approvisionne uniquement à Korsimoro. Je trouve que la décision du gouvernement est à saluer. Si les animaux ne sortent plus du territoire national, je pense que chacun y trouvera son compte », affirme-t-il.
Il explique également qu’avant la crise sécuritaire, le prix des chèvres tournait autour de 15 000 FCFA. Mais avec la situation actuelle, il devient de plus en plus difficile d’en vendre à moins de 20 000 à 25 000 FCFA.

Bouchers et restaurateurs espèrent une baisse des prix
À 13 h 15, nous arrivons au marché de Gounghin, situé dans l’arrondissement 6 de Ouagadougou. Dans l’espace réservé aux boucheries, l’atmosphère semble quelque peu tendue.
Nous y rencontrons Patrice Nikiéma, assis sous son hangar. Devant lui, un sac de ciment recyclé lui sert de nappe improvisée pour exposer la viande. Contrairement à d’autres bouchers, son étal est presque vide, signe que les ventes ont été bonnes ce jour-là.
Présent dans le métier depuis plus de 20 ans, il salue lui aussi la décision des autorités, tout en espérant une baisse du coût de la viande dans les abattoirs afin de permettre aux ménages de s’en procurer à moindre coût.
« Nous appartenons tous au gouvernement, donc nous ne pouvons que saluer cette décision. Cette note a été prise au regard d’une situation donnée et nous pensons qu’elle est la bienvenue. Mais à notre niveau, les prix de la viande restent les mêmes. Nous savons nous-mêmes que la viande n’est pas accessible à tous : la viande sans os est vendue à 4 000 FCFA le kilogramme, tandis que la viande avec os coûte 3 500 FCFA. Nous ne voulons pas vendre à ces prix, mais ce n’est pas de notre faute. Tout est cher partout », déclare-t-il.
Il profite également de l’occasion pour plaider en faveur d’une baisse des prix dans les abattoirs afin de pouvoir répercuter cette diminution sur les consommateurs.

Même constat chez son voisin de droite, Patrice Bouda. Assis devant son étal, les yeux rivés sur son téléphone portable, il suit l’actualité du jour sur internet. Pour lui, la décision ne concerne pas encore directement les bouchers.
Toutefois, il reconnaît que malgré la mesure prise, les prix de la viande n’ont pas encore baissé comme l’espéraient certaines populations.
« La décision ne nous concerne pas directement. Nous achetons les animaux déjà abattus au kilogramme et, depuis la note, aucun changement n’a été observé. Les prix restent les mêmes. Nous espérons toutefois une baisse afin de permettre à ceux qui ne pouvaient pas acheter de viande d’en consommer. Concernant la décision elle-même, puisqu’elle vient des autorités, je ne peux pas me prononcer davantage. Si elles l’ont adoptée, c’est qu’elle est bonne pour nous tous », fait-il savoir.
Pendant que certains espèrent une baisse prochaine des prix grâce à l’interdiction d’exportation, d’autres, à l’image de Moussa -nom d’emprunt-, restent plus prudents.
« Le prix de la viande va certainement baisser chez nous, mais pas pour le moment. Peut-être après la Tabaski. Lorsque la saison pluvieuse va commencer, les éleveurs seront obligés de vendre leurs animaux pour éviter des pertes. À ce moment-là, nous pourrons aussi réduire nos prix, et tout le monde y gagnera. Mais pour l’instant, ce n’est pas encore possible », explique-t-il.

L’espoir est également perceptible chez les restaurateurs. Selon Fatimata Traoré, responsable d’un service traiteur, la viande coûte excessivement cher au Burkina Faso. Elle juge même paradoxal que dans certains pays voisins où le bétail burkinabè est exporté, la viande soit vendue moins cher qu’au Burkina Faso.
Elle soutient donc la décision du gouvernement, espérant qu’elle permettra d’augmenter la disponibilité de la viande sur le marché local et de faire baisser les prix pour les consommateurs.
« J’apprécie cette initiative du gouvernement parce que le kilogramme de viande est beaucoup trop cher. Souvent même, dans les pays où le bétail est revendu, les prix sont moins élevés qu’ici. À Lomé, par exemple, le kilogramme de viande sans os coûte 3 500 FCFA, alors qu’ici il est vendu à partir de 4 500 FCFA, voire 4 800 FCFA. Je suis donc totalement d’accord avec cette mesure. Cela va nous permettre d’acheter la viande à moindre coût », affirme-t-elle.
En définitive, cette mesure gouvernementale ne fait pas l’unanimité. Si certains acteurs locaux y voient une opportunité de stabiliser le marché intérieur et de rendre la viande plus accessible aux populations, d’autres redoutent les conséquences économiques sur les activités liées à l’exportation.
Entre espoir d’un meilleur accès à la viande pour les consommateurs et crainte de pertes financières pour les exportateurs, le débat reste entier. Derrière chaque animal vendu se jouent aujourd’hui des enjeux économiques, sociaux et alimentaires pour des milliers d’acteurs de la filière bétail.
Muriel Dominique Ouédraogo
Hanifa Koussoubé
Lefaso.net
