
À force de persévérance, de travail et d’une vision assumée, Ibrahim Sanfo s’est imposé comme l’un des principaux leaders de l’agrobusiness au Burkina Faso et sur le continent africain. Président du Cadre de concertation des organisations interprofessionnelles agricoles du Burkina (CCOIA), du Comité interprofessionnel de l’anacarde du Burkina (CIAB) et de l’Alliance africaine du cajou (African Cashew Alliance), il est aujourd’hui l’un des artisans de la structuration des filières agricoles. Son parcours, marqué par les sacrifices, les remises en question et les combats pour une meilleure gouvernance, illustre l’histoire d’un entrepreneur convaincu que le développement durable passe par des organisations fortes et des entreprises pérennes.
Né dans une famille de commerçants aux revenus modestes, Ibrahim Sanfo découvre très tôt les réalités du travail. Dès l’âge de sept ans, il partage son temps entre l’école et les petites activités commerciales menées aux côtés de ses parents. Élève à l’école primaire de Médina-Coura puis au lycée Ouezzin Coulibaly, où il obtient son baccalauréat, il apprend rapidement une leçon qui guidera toute sa vie : compter d’abord sur soi-même. « Nous avons pratiquement financé nous-mêmes notre parcours scolaire », confie-t-il.
En effet, pendant les vacances scolaires, les petits commerces lui permettent de préparer la rentrée suivante. Plus tard, les activités génératrices de revenus deviennent indispensables pour poursuivre des études supérieures à l’université Nazi Boni de Bobo-Dioulasso, en sciences biologiques (ancien DEUG Agro). Cette autonomie financière, acquise très jeune, nourrit progressivement son goût de l’entrepreneuriat.

Le tournant décisif vers l’agrobusiness
S’il débute des études en agronomie, Ibrahim Sanfo comprend progressivement que sa véritable vocation se trouve ailleurs. Pour financer ses études, il enseigne dans des établissements privés, donne des cours particuliers et ouvre, dès 2008, un petit kiosque dans son quartier de Diarradougou. Le jour, il suit les cours. Le soir, il tient lui-même son kiosque tout en révisant ses leçons. Ce kiosque deviendra ainsi le véritable point de départ de son aventure entrepreneuriale.
Au contact de commerçants spécialisés dans le maïs, le sésame, le karité ou encore l’anacarde, il découvre un univers économique aux immenses potentialités. Curieux, il cherche un mentor, apprend les rouages du métier et décide de quitter progressivement le confort relatif de l’université pour aller à la rencontre des producteurs. Entre 2012 et 2015, il sillonne les zones rurales afin de comprendre les réalités de la production agricole. « Lorsqu’on veut réussir dans une activité, il est indispensable d’en maîtriser les fondements », affirme-t-il. En 2015, il crée son entreprise Prospero, spécialisée dans la commercialisation des produits agricoles, notamment le sésame, le karité et surtout l’anacarde.

Le combat pour structurer une filière longtemps désorganisée
Très vite, Ibrahim Sanfo identifie une faiblesse majeure : malgré son potentiel économique, la filière anacarde manque d’organisation. S’appuyant sur la loi relative aux organisations interprofessionnelles agricoles, il entreprend de fédérer les différents acteurs afin de mieux défendre leurs intérêts communs. Mais cette volonté de changement ne fait pas l’unanimité. Dans un secteur historiquement dominé par les anciens, ce jeune entrepreneur, issu d’une famille extérieure à la filière, est parfois perçu comme un intrus.
Les résistances sont nombreuses. Ses propositions de réforme de la gouvernance sont parfois interprétées comme une remise en cause des pratiques établies. Pourtant, il reste fidèle à ses principes, à savoir l’honnêteté, la loyauté, la persévérance et la défense de l’intérêt collectif. Progressivement, les réformes engagées par l’État en matière de structuration des filières viennent conforter sa vision. Les organisations professionnelles se renforcent, les règles de gouvernance deviennent plus transparentes et les responsabilités sont mieux définies. Son engagement finit par convaincre jusque parmi les plus sceptiques.

Le combat qui a sauvé les unités de transformation
L’un des épisodes les plus marquants de son parcours intervient entre 2016 et 2017. À cette époque, le prix de l’anacarde atteint près de 1 000 FCFA le kilogramme. Conséquence, plusieurs unités burkinabè de transformation sont menacées de fermeture faute de matières premières. Alors secrétaire général de l’Union nationale des commerçants exportateurs d’anacardes du Burkina Faso, Ibrahim Sanfo refuse de rester spectateur. Il propose ainsi un protocole destiné à garantir l’approvisionnement des usines locales.
Cette initiative provoque une vive contestation. Des menaces de mort sont proférées contre lui. Certains vont jusqu’à menacer d’incendier son domicile. Malgré les intimidations, il maintient le cap. Grâce au soutien de plusieurs commerçants partageant cette vision, les unités de transformation sont finalement approvisionnées. Pour lui, ce combat constitue son premier véritable succès entrepreneurial. « Mon ambition a toujours été de construire une chaîne de valeur équilibrée où producteurs, transformateurs et exportateurs vivent dignement de leur travail », résume-t-il.
Porter le combat du Burkina à l’échelle du continent
Aujourd’hui, Ibrahim Sanfo considère que les défis de la filière anacarde dépassent largement les frontières nationales. Selon lui, tant que les pays africains producteurs ne pèseront pas davantage dans la gouvernance mondiale du cajou, ils continueront à subir les décisions des grands acheteurs internationaux. Cette conviction l’a conduit à briguer puis à obtenir la présidence de l’Alliance africaine du cajou, qui regroupe seize pays producteurs.
Son objectif est clair : permettre aux pays africains de mieux transformer leurs productions, d’accroître la consommation locale et de créer davantage de valeur ajoutée sur le continent. Cette ambition s’est récemment traduite par l’adoption du Plan stratégique horizon 2030 de l’Alliance, destiné à renforcer la transformation industrielle, la consommation africaine et le poids politique des producteurs dans les décisions internationales. « Le Burkina ne peut pas changer seul les règles du jeu. Il faut porter le combat au niveau continental », explique-t-il.
Un leadership fondé sur l’exemplarité
À la tête du CCOIA, qui rassemble une vingtaine de filières agricoles, Ibrahim Sanfo mesure l’ampleur des responsabilités qui reposent sur ses épaules. Chaque filière attend des solutions en matière de plaidoyer, de structuration ou de gouvernance. Loin d’y voir un motif de satisfaction personnelle, il considère cette reconnaissance comme une responsabilité supplémentaire. Pour lui, un dirigeant ne doit jamais cesser d’apprendre. Il refuse d’ailleurs de parler de moments de gloire. « Le monde n’a pas besoin des bons, mais des excellents », aime-t-il rappeler.

Cette exigence permanente explique sans doute son refus de considérer son parcours comme achevé. Selon ses propres estimations, il n’a réalisé qu’environ 30 % de ses objectifs.
Au-delà de l’anacarde, Ibrahim Sanfo nourrit désormais une ambition plus large de bâtir une entreprise capable de survivre sans son fondateur. Il regrette que de nombreuses entreprises burkinabè disparaissent avec leur premier dirigeant faute d’avoir préparé leur succession. Pour lui, le développement économique du Burkina Faso passera nécessairement par un secteur privé fort, organisé et durable.
Son engagement vise ainsi à transmettre des méthodes de gestion, à promouvoir la contractualisation, à renforcer la transparence dans les transactions agricoles et à instaurer une véritable culture de la gouvernance au sein des entreprises.
À ceux qui souhaitent réussir dans l’entrepreneuriat agricole, il adresse un message sans détour : « ne jamais abandonner, apprendre en permanence, sortir de sa zone de confort, rechercher l’information stratégique et bâtir un réseau fondé sur la confiance, le respect des engagements et la loyauté ».
L’héritage qu’il souhaite laisser tient en quelques mots : « Une entreprise durable qui impacte positivement la société ». Une vision qui résume à elle seule le parcours d’un entrepreneur dont le combat dépasse désormais la réussite individuelle pour embrasser le développement de toute une filière, au Burkina Faso comme sur le continent africain.
Romuald Dofini
Lefaso.net
