Frédéric Lejeal, auteur du « Le déclin franco-africain » et de « Out of Africa » : « L’un des facteurs invisibles mais déterminants de la perte de légitimité réside dans la parole jugée condescendante et arrogante de la France en Afrique »

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Ancien rédacteur en chef de la Lettre du continent (actuelle Africa Intelligence), Frédéric Léjeal est auteur de plusieurs ouvrages sur le Burkina et les relations franco-africaines, dont Le déclin franco-africain et Out of Africa. Chronique du divorce franco-africain paru récemment. Dans cet entretien, il nous donne sa lecture de la rupture des relations entre le Burkina Faso et la France.

Lefaso.net Quelle lecture faites-vous de la décision du gouvernement burkinabè de rompre ses relations diplomatiques avec la France ?

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Frédéric Léjeal : De par sa gravité, cette décision provient surtout du palais de Kosyam. Elle ne peut avoir été prise sans l’aval et le feu vert du capitaine Ibrahim Traoré. Elle ne surprend guère. L’arrivée au pouvoir du capitaine Traoré, en septembre 2022, a installé une défiance durable envers la France au sommet de l’État. Sur fond d’anticolonialisme et d’ouverture nette à de nouveaux partenaires dont la Russie, les signes sont allés crescendo.

Peu après le putsch de 2022, les forces spéciales françaises installées en banlieue de Ouagadougou ont été remerciées parallèlement au dispositif Barkhane. Ces forces furent pourtant déterminantes dans l’appui à leurs collègues burkinabè lors de la série d’attentats et d’attaques dans Ouagadougou entre 2016 et 2018. L’ambassadeur de France Luc Hallade a été renvoyé dans la foulée de ce départ. D’autres signaux négatifs comme la suppression de la diffusion de médias français ou francophones dans le pays (TV5 Monde, RFI, France 24…) ont précipité le délitement de la relation.

Il est curieux de constater que la motivation des autorités burkinabè dans cette rupture est celle qui avait motivé la demande de remplacement de l’ambassadeur Hallade. Dans plusieurs interventions, fin 2022, le diplomate avait sévèrement critiqué la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays. Cette même analyse rejoint une résolution de l’Union européenne du 18 juin dernier défendue par l’eurodéputé, membre du groupe Parti populaire européen (PPE) et ancien chef du renseignement militaire français, Christophe Gomart.

Adoptée à une large majorité, cette résolution intitulée « Poursuite de la répression de l’espace civique et des libertés fondamentales au Burkina Faso » est très critique sur la situation des libertés dans le pays. Elle a été extrêmement mal reçue par les autorités burkinabè, lesquelles ont évoqué un texte « abject » fondé sur des informations erronées.

L’ambassadeur de l’Union européenne à Ouagadougou, Philippe Bronchain, a été convoqué, le 22 juin, à la suite de ce vote. Le fait que cette résolution ait été défendue par un diplomate français a évidemment aggravé la colère au palais de Kosyam.

Vous avez beaucoup écrit sur le déclin de l’influence française en Afrique, cette décision vous surprend-elle ?

C’est une décision grave qui intervient dans un contexte de recul de l’influence française dans sa zone historique en Afrique. Même si la relation avec Paris était dégradée, elle est soudaine. C’est le stade ultime de la critique de la politique africaine de l’ex-puissance coloniale.

Le Burkina est finalement assez révélateur de cette perte d’influence sous la présidence Macron. En novembre 2017, le président français avait choisi Ouagadougou pour délivrer son premier discours en terre africaine sur ce que serait sa politique sur le continent. Pour le successeur de François Hollande, le Burkina et sa jeunesse politisée étaient une sorte de « laboratoire ». Près de 10 ans plus tard, la France n’a plus de représentation, ni de visibilité diplomatique. La dégradation est assez stupéfiante.

Au-delà de la situation sécuritaire et du contexte totalement inédits auxquels le Burkina est confronté, la France a effectivement perdu énormément de crédit en Afrique. Cette nouvelle décision vient le rappeler. Or, comme nous l’écrivons, le colonel Peer de Jong et moi-même, dans notre ouvrage paru le 11 juin dernier, « Out of Africa », Chronique du divorce franco-africain, l’un des facteurs invisibles mais déterminants de cette perte de légitimité réside dans la parole jugée condescendante et arrogante de la France en Afrique. Par transposition, les élites africaines, mais aussi de nombreux Africains, ne sont plus prêts à accepter les critiques, fussent-elles justifiées, l’entrisme dans les affaires intérieures ou les rapports au vitriol évoqués depuis l’Europe. Et là encore, sans remettre en cause la réalité du climat sécuritaire au Sahel et la réalité des pouvoirs en place, on peut se demander si le général Christophe Gomart aurait pu tenir le même discours sur la Turquie d’Erdogan, la Chine de Xi ou la Russie de Poutine. Il y a de la part des diplomates européens et français un double discours que l’Afrique ne tolère plus. Cela participe d’ailleurs du rapprochement avec les pays évoqués plus haut.

Comment analysez-vous les motivations du gouvernement burkinabè telles qu’exprimées dans son communiqué ?

Le communiqué lu à la RTB par le porte-parole du gouvernement, Gilbert Pingdwendé Ouédraogo, évoque « des visées impérialistes de domination » ; des « ambitions néocoloniales affichées » ; des soutiens actifs à des réseaux subversifs ». On ne comprend pas très bien ce que ces accusations recoupent factuellement et concrètement. Elles font parties du discours des autorités depuis leur prise de pouvoir, tout comme celui des autres membres de l’Alliance des États du Sahel. Ces trois pays ont opéré un basculement géostratégique basé sur le rejet des alliances historiques et occidentales. Ce rejet est rappelé régulièrement pour justifier la prise d’une décision.

Les opinions publiques burkinabè et françaises ont-elles joué un rôle dans cette évolution ?

Pas à ce stade. L’opinion publique burkinabè a été moteur dans la contestation de la présence militaire française et de la faiblesse de ses résultats, selon les autorités du pays, sur le front de la lutte anti-terroriste.
Au plus fort de ce rejet, les intérêts tricolores avaient été inquiétés. Des manifestations anti-françaises étaient organisées à Ouaga. L’ambassade de France avait été menacée par des manifestants, en 2022 et 2023. Des drapeaux français ont été brûlés publiquement. Aucune de ces marques de mécontentement n’a précédé la décision de rompre les relations diplomatiques.

Quelles pourraient être les conséquences diplomatiques immédiates pour le Burkina Faso et la France ?

Les conséquences répondent au texte de la conférence de Vienne de 1961. Elles se manifesteront par la fermeture de la chancellerie et d’autres structures gérées par la France. Paris dispose de 7 jours pour fermer son ambassade. Il n’y aura plus de représentation diplomatique directe. Cela empêchera donc toutes négociations au niveau politique.

Par ailleurs, les Français, qu’ils soient citoyens ou opérateurs économiques, ne disposeront plus d’interlocuteurs, ce qui est pénalisant, l’ambassadeur de France représentant également les intérêts d’autres structures publiques comme l’Agence française de développement (AFD), par exemple.

Cette situation devait amener Paris à se placer sous la protection d’un autre État qui accepte de représenter ses intérêts. Il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un pays européen.

Quelles pourraient être les répercussions sur les Burkinabè vivant en France et les Français résidant au Burkina Faso ?

L’impact est dommageable. Ces ressortissants seront privés de services consulaires pour les visas et les passeports. Ils devront se tourner vers un autre pays avec tous les tracas et retards administratifs que cela suppose, ce qui est paradoxal puisque, dans le même temps, le communiqué du gouvernement évoque l’engagement du Burkina « à assurer la protection des ressortissants français auxquels il réaffirme son hospitalité ainsi que la préservation de leurs intérêts ».

Les dégâts pourraient surtout se faire ressentir sur les opérateurs économiques. Car malgré la crise diplomatique, la relation économique se maintient jusqu’à présent. En 2025, les échanges entre la France et le Burkina s’établissent à 313 millions €. Ils étaient de 326 millions € en 2021. La France est le 5ᵉ fournisseur du Burkina derrière la Chine, la Côte d’Ivoire, la Russie et le Ghana. Paris disposait également d’un portefeuille d’investissement de 504 millions € en 2024, en hausse de 49 % par rapport à 2020.

Les tensions actuelles ne sont pas de nature à encourager les milieux d’affaires français. Une situation qui pourrait profiter à la concurrence.

Comment les autres partenaires européens du Burkina Faso pourraient-ils réagir ?

Cela pourrait se traduire par une condamnation de la décision du Burkina Faso, qui isolerait davantage le pays sur la scène européenne avec une baisse des programmes de coopération, notamment ceux dans lesquels la France est impliquée. Les autres pays européens peuvent aussi se faire l’avocat de l’Hexagone.

Lire aussi : Rupture des relations entre le Burkina et la France : Dr Sanwé Médard KIENOU analyse les motivations et les conséquences

Cette décision pourrait-elle renforcer les relations du Burkina Faso avec d’autres puissances comme la Russie, la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe ?

Sur le plan politique, je ne le pense pas car la relation d’État à État était déjà très faible. Comme évoqué plus haut, il n’y avait plus d’ambassadeur depuis 2023. Les concurrents pourraient, en revanche, profiter du retrait de la présence économique de la France à la suite de cette décision.

Dans quelles conditions les relations entre la France et le Burkina Faso pourraient-elles être rétablies ?

C’est toujours un travail de longue haleine. Une rupture des relations diplomatiques, c’est un divorce. C’est une décision lourde de sens. Un acte politique majeur. Un des deux partenaires ne souhaite plus cheminer et confondre son destin avec l’autre. Pour un rétablissement, il faut, à un moment donné, que les conditions permettant de renouer des canaux d’échanges et de discussion existent.

Pour autant, le Burkina fait toujours partie de la zone franc, une structure susceptible de maintenir le dialogue, même a minima, avec Paris.

L’autre scénario propice à une normalisation est un changement significatif à la tête des États. Une nouvelle séquence historique marquée par la volonté des nouvelles autorités d’enterrer la hache de guerre. On l’a vu avec Nicolas Sarkozy pour le Rwanda ou l’Angola. Pour l’instant Paris fait profil bas au Burkina pour ne pas aggraver la situation.

Pensez-vous que cette rupture constitue un tournant historique dans les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines ?

La rupture de relations diplomatiques avec un pays du « pré carré » francophone est sans précédent. Même au plus fort de la crise avec la Côte d’Ivoire, sous la présidence Gbagbo, ces relations ont été maintenues.
Les tensions furent paroxystiques sous la présidence Sankara avec, on s’en souvient, un discours aigre-doux entre le leader du Conseil national de la révolution (CNR) et François Mitterrand, lors de sa visite à Ouagadougou, en novembre 1986. Mais à aucun moment, Thomas Sankara, qui s’est pourtant largement tourné vers l’URSS à l’époque, n’est allé jusqu’au point de non-retour. Car il savait que ces pays n’étaient finalement que des partenaires de circonstance.

Cette rupture, ce type de décision fait partie de la vie des nations qui oscillent toujours entre tensions, crises, rapprochements et grand amour Elle n’est jamais lisse. Les relations de la France avec le Rwanda ont été rompues pendant quinze ans, de 1994 à 2009. Elles sont aujourd’hui au beau fixe. Idem avec la Syrie. Le lien a été rétabli après la chute de Bashar el-Assad, en 2024. Dans les années 1960, le Nigéria avait rompu ses relations avec Paris afin de protester contre les essais nucléaires effectués dans le Sahara, etc.

Le caractère historique de cette rupture dépend surtout de la réaction de l’AES. On sait les trois pays membres assez solidaires les uns des autres.

Quels seront, selon vous, les principaux indicateurs à surveiller dans les prochains mois pour mesurer les effets réels de cette décision ?

Il s’agit principalement du comportement des opérateurs français et de l’état de la relation économique. Le recul des investissements et des échanges avec Paris est un marqueur de la dégradation de la relation bilatérale.

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Author: The Insider

Rédacteur et développeur web

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