
Dans l’univers du cinéma burkinabè, certains choisissent la caméra pour raconter des histoires, mais aussi pour interroger la société. Corenthien Nana fait partie de ces réalisateurs qui puisent leur inspiration dans le quotidien des populations pour porter à l’écran des réalités souvent ignorées. Avec cinq longs métrages à son actif, il poursuit son ambition qui est de faire du cinéma un outil de sensibilisation, d’éducation et de divertissement.
La passion de Corenthien Nana pour le cinéma ne date pas d’hier. Elle remonte à son enfance, à une époque où les films occupaient une place importante dans les moments de détente. Mais l’opportunité décisive est venue grâce à l’obtention d’un concours de l’État dans le domaine du cinéma. Une occasion qu’il considère comme un tournant dans son parcours. « Ma passion pour le cinéma date des bons temps. Depuis, on avait l’habitude de regarder certains films. C’étaient certes des films dépravés, mais cela nous a permis de découvrir cet univers. Aussi, la chance d’avoir réussi au concours de l’État dans le cinéma était une occasion de concrétiser nos rêves », explique-t-il.
Avant de devenir cinéaste, le réalisateur a suivi un parcours universitaire dans les sciences. Il fait ses premiers pas à l’université Joseph-Ki-Zerbo, où il étudie dans la faculté des Sciences et technologies, avant de s’orienter vers les Sciences de la vie et de la terre (SVT). Mais sa rencontre avec le cinéma va progressivement changer son destin. Après avoir réussi au concours de formation en cinéma, il intègre le domaine et sort assistant cinéma et audiovisuel. Son choix de la réalisation n’est pas un hasard. Au cours de sa formation, il découvre un métier qui correspond davantage à sa personnalité. « Le réalisateur, c’est un technicien, c’est un homme de terrain. En suivant les différents modules, ce qui m’intéressait le plus, c’était la réalisation. C’est au cours de la formation que j’ai fait ce choix », confie-t-il.
Cinq longs métrages pour raconter la société
Depuis ses débuts derrière la caméra, Corenthien Nana a déjà réalisé cinq longs métrages de fiction. Son premier long métrage, « Le Sort de Nestor », voit le jour en 2019. Il poursuit ensuite avec « L’Hymne d’amour » en 2021, « La Colère du roi » en 2022, puis « Honorable » en 2024. En 2025, il réalise « La Conseillère », un film sélectionné au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) et présenté en compétition. Cette année, il revient avec « Besoin d’un père », actuellement diffusé au Ciné Burkina.
Pour Corenthien Nana, les scénarios naissent avant tout de l’observation de la société. « Je suis aussi scénariste ; donc l’idée des films naît de mes observations. Je regarde ce qui se passe autour de moi, je prends des notes, puis je trouve du temps pour écrire mes scénarios », explique-t-il. Après l’écriture vient le processus de la réécriture, les conseils de professionnels, puis la recherche de financements pour concrétiser le projet. Ses principales sources d’inspiration restent les sujets d’actualité, la culture, les arts, mais aussi les questions liées à la gouvernance, à l’éducation et à l’éthique. « J’aime traiter des sujets qui peuvent sensibiliser les populations sur certains faits et comportements qui peuvent porter atteinte à la société », souligne-t-il.
« Besoin d’un père », un film contre la pression sociale autour du sexe de l’enfant
Son dernier film aborde une problématique encore présente dans certaines familles qu’est la pression exercée sur les femmes pour donner naissance à un garçon. « C’est l’histoire d’un homme et de sa femme qui vivent ensemble depuis des années. La dame ne fait que des filles et elle n’a pas eu la chance d’avoir rapidement un garçon. Derrière, il y a la pression de la famille qui lui demande de tout faire pour avoir un garçon », raconte le réalisateur. Dans le film, le mari finit par poser un ultimatum ! Si la prochaine grossesse donne encore une fille, il demandera le divorce. À travers donc cette histoire, Corenthien Nana veut rappeler famille. « Un enfant est un don de Dieu et tous les enfants sont utiles, qu’ils soient filles ou garçons », affirme-t-il.

Pour le réalisateur, le cinéma burkinabè possède un potentiel important grâce aux nouvelles initiatives de l’État, notamment la création de la structure chargée de regrouper les institutions publiques du cinéma, qu’il considère comme une opportunité pour mieux accompagner les acteurs. Selon lui, le développement des salles de projection et l’utilisation des plateformes numériques constituent également des leviers importants pour rapprocher les films du public.
Malgré cet espoir, Corenthien Nana reconnaît que plusieurs obstacles freinent encore l’évolution du cinéma national. Le premier défi reste le financement. « Aujourd’hui, les partenaires sont très rares. Tu peux écrire un scénario, mais si tu n’as pas de financement, il restera dans les tiroirs. Les quelques financements disponibles ne peuvent pas satisfaire tout le monde », déplore-t-il. Il évoque également la question de la formation. « La formation est un secteur clé du cinéma.
Il existe une structure comme l’Institut supérieur de l’image et du son (ISISS), mais tout le monde n’a pas les moyens d’y accéder », explique-t-il. Pour lui, faciliter l’accès aux formations permettrait d’améliorer les compétences et de professionnaliser davantage le secteur. Enfin, il insiste sur le coût élevé des équipements. « Avec le numérique, on pense souvent que le matériel est facilement accessible, mais les équipements de qualité cinématographique coûtent très cher. Il faut souvent les importer », précise-t-il.
Après son cinquième long métrage, Corenthien Nana poursuit l’écriture de nouveaux projets. Mais il nourrit également une ambition de créer un festival consacré au cinéma populaire, une idée qui part du constat que malgré la qualité des productions burkinabè, le public ne se déplace pas toujours dans les salles. « Pendant les grands événements comme le Fespaco, les salles sont remplies. Après, elles se vident. Pourtant de beaux films continuent de sortir », remarque-t-il. À travers ce festival, il souhaite créer un cadre accessible qui va permettre au plus grand nombre de découvrir les productions nationales.
« Il faut commencer ! Le cinéma, ça se vit. Tant que tu es dedans, c’est là que tu peux mieux comprendre. Donc commencer permet d’avoir de l’expérience et de créer des relations », conseille-t-il. Au public burkinabè, il lance un appel à soutenir davantage les productions locales. « J’invite le public à sortir massivement pour aller regarder les films au cinéma Burkina. Actuellement, le film « Besoin d’un père » est en diffusion au Ciné Burkina jusqu’au dimanche 12 juillet 2026. C’est un film qui parle de réalités sociales, avec une bonne dose de comédie, mais aussi des messages à tirer », conclut-il.
Hanifa Koussoubé
Crédit photo : Bonaventure Paré
Lefaso.net
