
Longtemps considéré comme une culture secondaire, le manioc ambitionne aujourd’hui de s’imposer comme l’un des piliers de la souveraineté alimentaire du Burkina Faso. Derrière l’attiéké, le gari ou le tapioca consommés quotidiennement par de nombreux ménages, se cache une filière porteuse de solutions face aux défis de l’insécurité alimentaire, du chômage des jeunes et de la dépendance aux importations. Pourtant, malgré son potentiel industriel et économique, elle peine encore à obtenir la reconnaissance et l’accompagnement que réclament ses acteurs. Dans une interview accordée à notre rédaction, Gérard Sanou, entrepreneur agricole, président de l’Union provinciale des producteurs de manioc du Houet et animateur du cluster manioc de Bobo-Dioulasso, nous parle des difficultés que rencontre cette filière.
Dans les zones agricoles de Panamasso, Santidougou, Doufiguisso et dans plusieurs localités de l’ouest du Burkina Faso, le manioc est bien plus qu’une simple culture vivrière. Il constitue une source importante de revenus pour des milliers de producteurs et de transformateurs. Pourtant, selon Gérard Sanou, entrepreneur agricole, président de l’Union provinciale des producteurs de manioc du Houet et animateur du cluster manioc de Bobo-Dioulasso, cette filière demeure largement sous-estimée.
« Beaucoup de Burkinabè consomment le manioc ou ses produits dérivés sans imaginer l’ampleur de sa production dans certaines régions du pays », explique-t-il. Selon les estimations des acteurs, le Grand Ouest du Burkina Faso concentrerait à lui seul près de 5 000 hectares de cultures de manioc. D’autres bassins de production existent également dans plusieurs régions du pays. Toutefois, l’absence de statistiques nationales fiables reste un obstacle majeur à la promotion de la filière. Pour Gérard Sanou, ce déficit de données limite la capacité des producteurs à convaincre les décideurs, les partenaires techniques et financiers ainsi que les institutions bancaires d’investir davantage dans le développement du secteur.

Une culture stratégique pour nourrir le Burkina Faso
Face aux défis alimentaires auxquels le pays est confronté, les professionnels du manioc estiment que cette culture pourrait jouer un rôle stratégique dans la recherche de l’autosuffisance alimentaire. Le tubercule se distingue par sa polyvalence. Il permet la fabrication de nombreux produits alimentaires fortement appréciés des consommateurs, notamment l’attiéké, le gari, le tapioca, la farine de manioc ou encore divers produits transformés à forte valeur ajoutée.
Mais les débouchés du manioc ne s’arrêtent pas à l’alimentation humaine. Il peut également servir à la production d’amidon industriel, d’aliments pour bétail, de bioéthanol ou encore de farine panifiable pouvant être incorporée à la fabrication du pain. Pour Gérard Sanou, cette diversité constitue un atout considérable dans un contexte où le Burkina cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis de certaines importations alimentaires. « La véritable souveraineté commence par notre capacité à nourrir notre population avec nos propres ressources », soutient Gérard Sanou.

Un potentiel économique encore insuffisamment exploité
Au-delà de son importance alimentaire, le manioc présente aussi des avantages économiques significatifs. Selon Gérard Sanou, un hectare de manioc nécessite un investissement compris entre 650 000 et 700 000 francs CFA et peut produire jusqu’à 40 tonnes de tubercules dans de bonnes conditions.
La culture offre également une certaine flexibilité aux producteurs puisqu’elle peut être associée à d’autres spéculations telles que le maïs, le sorgho, le niébé ou le soja. Cette pratique permet de diversifier les sources de revenus tout en optimisant l’utilisation des terres agricoles. À cela s’ajoute la vente de boutures destinées à la multiplication, qui constitue une activité économique complémentaire pour plusieurs producteurs.
Mais c’est surtout dans la transformation que les perspectives apparaissent les plus prometteuses. Avec un investissement inférieur à deux millions de francs CFA, il est possible de mettre en place une petite unité artisanale capable de produire de l’attiéké, du gari ou du tapioca. Selon Gérard Sanou, autour de ces activités gravitent de nombreux métiers : ouvriers agricoles, transformateurs, transporteurs, commerçants, restaurateurs ou distributeurs. Toute une chaîne de valeur susceptible de générer des emplois durables, notamment pour les jeunes et les femmes.

Une alternative à l’exode rural et à l’orpaillage
Pour lui, le développement du manioc dépasse largement la seule question agricole. Il y voit également un outil de stabilisation sociale dans les zones rurales. Dans plusieurs localités du pays, l’attrait de l’orpaillage pousse de nombreux jeunes à abandonner les activités agricoles à la recherche de revenus immédiats. « Aujourd’hui, si vous prenez dix femmes dans mon village, au moins sept ont leurs maris sur des sites d’orpaillage », confie-t-il. Pour lui, cette situation fragilise ainsi les équilibres familiaux et menace le développement des communautés rurales. « Nous voulons que les zones de production de manioc deviennent de véritables Eldorados pour les jeunes », affirme-t-il.
L’ambition des acteurs est de transformer les bassins de production en pôles économiques capables de créer suffisamment d’opportunités pour retenir les jeunes dans leurs villages et leur offrir des perspectives de revenus stables. Selon eux, la filière dispose déjà des bases nécessaires pour atteindre cet objectif, à condition qu’elle bénéficie d’un environnement favorable à son développement.

Des défis qui freinent l’essor de la filière
Malgré ses nombreux atouts, la filière manioc reste confrontée à plusieurs difficultés. La première concerne la commercialisation. La dégradation de la situation sécuritaire a fortement perturbé certains circuits traditionnels d’écoulement des produits. Or, le manioc est une culture particulièrement sensible après la récolte, avec une durée de conservation relativement limitée.
Les producteurs dénoncent également la concurrence des produits importés, notamment la pâte fermentée provenant de pays voisins comme la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Bénin. Selon eux, les coûts de production, souvent plus faibles dans ces pays, rendent les produits étrangers plus compétitifs sur le marché burkinabè. L’accès au financement constitue un autre défi majeur. Les crédits agricoles proposés par les institutions financières sont généralement adaptés aux cultures de courte durée, alors que le cycle du manioc peut s’étendre sur onze à seize mois. « Les mécanismes de financement actuels ne correspondent pas aux réalités de notre culture », regrette-t-il.
À cela s’ajoutent les difficultés liées à la structuration des organisations professionnelles, à l’insuffisance des infrastructures de transformation et au manque de visibilité de la filière dans les politiques publiques.

Faire du manioc une priorité nationale
Malgré ces contraintes, les producteurs et transformateurs restent convaincus que l’avenir du manioc est prometteur. Leur plaidoyer vise aujourd’hui à obtenir une meilleure intégration de la filière dans les stratégies nationales de développement agricole. Ils réclament notamment un accompagnement spécifique, des financements adaptés, un renforcement de la transformation locale, une meilleure organisation des acteurs ainsi que des actions de promotion des produits dérivés.
Pour Gérard Sanou, le potentiel existe déjà. Le véritable défi consiste désormais à créer les conditions permettant à cette culture de révéler toute son importance économique et sociale. À l’heure où le Burkina Faso cherche à renforcer sa résilience alimentaire, à créer davantage d’emplois pour sa jeunesse et à valoriser ses ressources locales, le manioc apparaît comme une opportunité encore insuffisamment exploitée. Une culture longtemps restée dans l’ombre, mais qui pourrait demain s’imposer comme l’un des moteurs du développement agricole national.
Romuald Dofini
Lefaso.net
