
Auteur de la trilogie « Les Enfants de la Terre Rouge », Aboubacar Maman Gambo accorde une place importante aux questions de souveraineté, de justice et de mémoire dans son œuvre. Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, il revient sur son parcours, les thèmes développés dans sa saga et les perspectives du troisième tome actuellement en cours de rédaction.
Lefaso.net : Il est souvent difficile de parler de soi-même, mais pouvez-vous nous présenter votre parcours académique et professionnel, ainsi que les expériences qui ont façonné votre vision du monde ?
Aboubacar Maman Gambo : Je suis né et j’ai grandi à Arlit dans le désert d’Agadez, au Niger, un environnement qui a profondément marqué mon imaginaire et ma compréhension du monde. Mon défunt père, paix à son âme, a travaillé à la compagnie minière d’Akouta (COMIBAK), une société qui exploitait l’uranium.
Juriste de formation, spécialisé en droit international public, relations internationales et diplomatie, j’ai poursuivi des études supérieures au Maroc avant de m’engager dans l’analyse des enjeux juridiques, politiques et humanitaires contemporains.
Mon parcours professionnel m’a conduit à travailler dans des contextes complexes, notamment au Sahel, où j’ai été témoin à la fois de la résilience extraordinaire des populations et des défis auxquels elles sont confrontées. Ces expériences ont nourri ma réflexion sur les questions de souveraineté, de justice, de mémoire collective et de dignité humaine, qui constituent aujourd’hui le socle de mon œuvre littéraire.

Le premier tome, « Les Enfants de la Terre Rouge : Le Secret d’Alaksass », ouvre cette aventure littéraire. De quoi parle-t-il et quels sont les principaux thèmes que vous y développez ?
Le premier tome, Le Secret d’Alaksass, raconte l’histoire d’un peuple confronté à une découverte qui va bouleverser son destin. Dans une vallée paisible nommée Alaksass, une mystérieuse substance appelée Gorubium est découverte sous la terre rouge que les habitants cultivent depuis des générations. Cette ressource exceptionnelle attire immédiatement la convoitise du Tchingalen, une puissance technologique mondiale prête à tout pour s’en emparer.
Mais au-delà de la quête d’un minerai rare, le roman est avant tout l’histoire d’une résistance. À travers les personnages de Takounou, une jeune fille dont le destin est intimement lié à celui de sa terre, de Tagou, l’enseignante engagée, et du président Amghar, partagé entre les impératifs du pouvoir et son attachement à ses racines, j’explore le combat d’un peuple pour préserver sa liberté, sa culture et son droit à décider de son avenir.
Les principaux thèmes développés dans ce premier tome sont la souveraineté des peuples, la protection des ressources naturelles, la résistance face aux formes modernes de domination, mais aussi la transmission des valeurs, la mémoire collective et la place de la jeunesse dans les grands changements historiques. Le roman pose également une réflexion sur les rapports entre tradition et modernité, entre progrès technologique et respect de l’humain.
À travers l’univers Alaksass, j’ai voulu montrer que les plus grands combats ne naissent pas toujours dans les grandes capitales ou les centres de pouvoir, mais parfois dans des communautés oubliées qui refusent de renoncer à leur dignité. Le Secret Alaksass est donc à la fois un roman d’aventure, un récit de résistance et une réflexion sur l’avenir de l’Afrique et des peuples confrontés aux convoitises du monde.
Dans le deuxième tome, « Le Désert des vivants », l’intrigue prend une nouvelle dimension. Que découvre-t-on dans cet ouvrage et quels messages souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?
« Le Désert des vivants » pose une question simple : lorsqu’un peuple possède une richesse capable de changer le monde, qui doit décider de son avenir ? Ceux qui la convoitent ou ceux qui vivent sur cette terre depuis des générations ?
Dans le Désert des vivants, l’histoire franchit une nouvelle étape. Alors que le premier tome racontait la découverte du Gorubium et la résistance d’un peuple face aux convoitises extérieures, le deuxième tome explore les conséquences de cette découverte sur Akouta et sur le monde entier.
Cinq années après les premiers événements, Akouta connaît une transformation spectaculaire. Grâce au gorubium et à la gorubicine qui en est issue, des maladies autrefois incurables sont vaincues, l’économie prospère et le pays devient un acteur incontournable sur la scène internationale. Mais cette prospérité soulève de nouvelles questions : qui doit contrôler cette richesse ? Jusqu’où peut-on exploiter une ressource sans détruire son environnement ? Et que se passe-t-il lorsqu’une nation détient quelque chose dont le reste du monde dépend ?

Le lecteur découvre également une vérité troublante : le Gorubium refuse de livrer toute sa puissance en dehors d’Akouta. Comme si la terre elle-même protégeait son secret. À partir de là, l’enjeu n’est plus seulement économique ou militaire ; il devient civilisationnel. Les grandes puissances cherchent à contrôler non seulement la ressource, mais aussi le territoire et le peuple qui lui donnent son sens.
À travers le parcours de Takounou, d’Amghar et des communautés déplacées vers le désert, j’aborde plusieurs thèmes essentiels : la souveraineté des peuples, les déplacements forcés, les limites du progrès technologique, la préservation des ressources naturelles, mais aussi la capacité des sociétés à renaître même dans les circonstances les plus difficiles.
Le désert des vivants est aussi une réflexion sur notre époque. Nous vivons dans un monde où les guerres ne prennent plus toujours la forme de conflits visibles. Elles peuvent être économiques, technologiques, informationnelles ou même environnementales. J’ai voulu montrer que la domination moderne peut être silencieuse, mais que la résistance peut l’être tout autant.
Le message principal que je souhaite transmettre est que la véritable force d’un peuple ne réside pas uniquement dans ses ressources ou dans sa puissance matérielle, mais dans sa mémoire, sa solidarité et sa capacité à rester maître de son destin. Même lorsqu’il est déplacé, marginalisé ou confronté à des forces qui le dépassent, un peuple qui conserve son identité porte toujours en lui les graines de sa renaissance. Et c’est précisément ce que symbolise ce désert qui, loin d’être un lieu de fin, devient un espace de recommencement.
Vous travaillez actuellement sur le troisième tome, « Les Héritiers du Désert ». Sans dévoiler tous les secrets de l’histoire, que pouvez-vous déjà nous expliquer à quoi s’attendre (les thèmes abordés) ?
Dans « Les Héritiers du Désert », la question n’est plus seulement de savoir qui possède la richesse, mais qui possède la sagesse nécessaire pour en faire bon usage.
Les Héritiers du Désert constitue sans doute le tome le plus ambitieux de la trilogie. Si le premier volume portait sur la découverte d’une richesse exceptionnelle et le deuxième sur les luttes pour sa maîtrise, le troisième s’intéresse à une question fondamentale : que faisons-nous de l’héritage que nous recevons, et quelle responsabilité avons-nous envers les générations futures ?
L’histoire se déroule dans un monde profondément transformé par le Gorubium. Akouta est devenue un centre mondial de pouvoir, de recherche et d’innovation, mais cette prospérité soulève de nouveaux défis. Les personnages doivent désormais faire face à des enjeux qui dépassent les frontières d’un pays : l’équilibre entre progrès technologique et sagesse ancestrale, la préservation de la mémoire collective, la justice entre les peuples et la place de l’être humain dans un monde en mutation rapide.
Le roman explore également des thèmes très actuels tels que la souveraineté des peuples sur leurs ressources, les dérives possibles de la quête d’immortalité, la crise environnementale, l’intelligence artificielle, les inégalités mondiales et la nécessité de repenser notre rapport à la nature.
Chaque personnage suit désormais son propre chemin. Amghar porte la voix des peuples oubliés sur la scène internationale ; Kaocen affronte une nouvelle forme de guerre dominée par les technologies ; Tagou travaille à la régénération des terres dégradées ; Amani cherche à maîtriser une puissance aussi redoutable que sa propre colère ; et Takounou découvre des secrets anciens qui pourraient bouleverser tout ce que l’on croyait savoir sur Akouta et le Gorubium.
Au fond, ce troisième tome pose une question universelle : l’humanité est-elle capable d’utiliser sa puissance pour préserver l’équilibre du monde, ou risque-t-elle de se perdre en cherchant à dominer ce qu’elle ne comprend pas encore ?
Les Héritiers du Désert est donc un roman d’aventure, mais aussi une réflexion sur l’avenir de nos sociétés, sur la transmission, la responsabilité et le rôle que chacun peut jouer dans la construction d’un monde plus juste et plus durable.
Vous avez choisi de raconter cette histoire à travers une trilogie. Pourquoi avoir opté pour un format en trois tomes plutôt que pour un seul ouvrage ?
Dès le départ, j’ai compris que l’histoire des Enfants de la Terre Rouge ne pouvait pas être contenue dans un seul livre. Les questions que je souhaitais explorer : la souveraineté des peuples, la gestion des ressources naturelles, la mémoire collective, le progrès technologique et la transmission entre générations méritaient un développement progressif et approfondi.
Chaque tome correspond à une étape particulière d’un même voyage. Le premier, « Le Secret d’Alaksass », est celui de la découverte et de l’éveil. Il raconte comment un peuple prend conscience de la valeur de son patrimoine et des convoitises qu’il suscite. Le deuxième, « Le Désert des Vivants », est celui des épreuves et des conséquences. Les personnages sont confrontés aux transformations du monde et aux choix difficiles qu’impose le pouvoir. Enfin, « Les Héritiers du Désert » est le tome de la transmission et de la responsabilité. Il pose la question de l’héritage que nous laissons à ceux qui viendront après nous.
La structure en trois tomes m’a également permis de faire grandir les personnages avec le lecteur. Takounou, Amghar, Kaocen, Tagou ou Amani ne sont pas seulement des héros d’aventure ; ils incarnent chacun une manière de répondre aux grands défis de leur époque. Leur évolution demande du temps, des épreuves et parfois des sacrifices.
Enfin, la trilogie s’inspire d’un cycle que l’on retrouve souvent dans les traditions africaines : la naissance, la maturité et la transmission. C’est un mouvement naturel que l’on observe dans la vie des individus, des communautés et même des civilisations. Je voulais que l’œuvre respecte ce rythme et permette au lecteur de parcourir l’ensemble du chemin, depuis la découverte d’un secret jusqu’à la compréhension de sa véritable signification.
Au fond, cette trilogie raconte moins l’histoire d’un minerai ou d’un pays que celle d’une humanité confrontée à ses propres choix. Pour raconter une telle histoire, trois tomes n’étaient pas un luxe ; ils étaient une nécessité.
En tant qu’auteur, quel message principal souhaitez-vous que les lecteurs retiennent après avoir refermé cette trilogie ?
S’il y a un message que j’aimerais que les lecteurs retiennent, c’est que la véritable richesse d’un peuple ne se trouve ni dans ses minerais, ni dans sa puissance économique ou militaire, mais dans sa capacité à préserver sa mémoire, sa dignité et sa liberté de choisir son propre destin.
À travers l’histoire d’Akouta, du Gorubium et des personnages qui traversent cette aventure, j’ai voulu montrer que les plus grands défis de l’humanité ne sont pas seulement technologiques ou matériels. Ils sont avant tout moraux et spirituels. Nous sommes capables de réaliser des prouesses extraordinaires, mais la question essentielle demeure : que faisons-nous de cette puissance et au service de qui l’utilisons-nous ?

La trilogie invite également à réfléchir à notre rapport à la terre. Dans les traditions sahéliennes, comme dans beaucoup de cultures africaines, la terre n’est pas seulement une ressource à exploiter ; elle est un héritage reçu des ancêtres et confié aux générations futures. Lorsque nous perdons ce lien, nous risquons de perdre une partie de nous-mêmes.
J’aimerais aussi que les lecteurs comprennent que l’avenir ne peut être construit durablement sans justice. Aucun peuple ne devrait être condamné à voir ses richesses utilisées contre lui ou ses choix dictés par d’autres. La souveraineté, dans mon œuvre, n’est pas un repli sur soi ; c’est la capacité pour chaque peuple de participer au destin du monde dans la dignité et le respect mutuel. Enfin, « Les Enfants de la Terre Rouge » est aussi un message d’espérance. Malgré les conflits, les convoitises et les erreurs humaines, il existe toujours une possibilité de réconciliation, de transmission et de renaissance. Comme le désert qui semble parfois stérile mais qui porte en lui les graines de la vie, les sociétés humaines possèdent une formidable capacité à se relever lorsqu’elles restent fidèles à leurs valeurs essentielles.
Au fond, cette trilogie pose une question simple : quel héritage voulons-nous laisser à ceux qui viendront après nous ? Car nous ne sommes jamais propriétaires du monde ; nous en sommes seulement les gardiens de passage.
Souhaitez-vous que cette trilogie soit adaptée au cinéma ?
Oui, naturellement. Comme tout auteur, je serais honoré de voir cette trilogie prendre vie à l’écran. L’univers des Enfants de la Terre Rouge a été conçu de manière très visuelle, avec ses paysages sahéliens majestueux, ses cités futuristes, ses personnages forts, ses légendes anciennes et ses grands enjeux humains. Je pense qu’il possède un véritable potentiel cinématographique.
Mais au-delà du spectacle, ce qui m’intéresserait surtout, c’est qu’une adaptation permette de faire découvrir au monde une autre vision de l’Afrique. Trop souvent, le continent est présenté uniquement à travers ses difficultés. Or, cette trilogie montre une Afrique capable d’innover, de penser l’avenir, de proposer des solutions au monde tout en restant profondément enracinée dans ses valeurs et ses traditions.
Je pense également que l’histoire d’Akouta porte une dimension universelle. Les questions qu’elle soulève : la gestion des ressources stratégiques, la souveraineté des peuples, l’éthique du progrès technologique, la protection de l’environnement ou encore la transmission entre générations concernent l’ensemble de l’humanité. C’est ce qui pourrait permettre à des publics très différents de s’identifier à cette histoire.
Cela dit, si une adaptation devait voir le jour, je souhaiterais qu’elle respecte l’âme de l’œuvre. Les paysages, les cultures, les langues, les valeurs et la profondeur des personnages devraient être traités avec authenticité. Il ne s’agirait pas simplement de raconter une aventure, mais de transmettre une vision du monde.
Je crois d’ailleurs que la trilogie pourrait se prêter aussi bien à une série internationale de plusieurs saisons qu’à une adaptation cinématographique en plusieurs films. La richesse de l’univers, l’évolution des personnages et les enjeux géopolitiques et spirituels mériteraient le temps nécessaire pour être pleinement explorés. Mon souhait le plus cher serait que cette histoire contribue à montrer que les récits africains ont toute leur place parmi les grandes sagas contemporaines, aux côtés des œuvres qui ont marqué l’imaginaire mondial.
Quels sont vos projets littéraires pour les années à venir ?
Ma priorité immédiate est bien sûr d’achever et de partager avec les lecteurs le troisième tome des Enfants de la Terre Rouge. Mais, en réalité, cette trilogie ne marque pas la fin de l’aventure. Elle constitue plutôt la fin d’un premier cycle.
L’univers d’Akouta, du Gorubium et des peuples du désert est beaucoup plus vaste que ce que racontent ces trois premiers ouvrages. Au fil de l’écriture, je me suis rendu compte que les événements décrits dans la trilogie ne représentaient que les fondations d’une histoire plus grande, dont les véritables conséquences commencent à peine à apparaître.
C’est pourquoi j’ai décidé d’ouvrir un nouveau cycle romanesque intitulé L’Ère des Héritiers. Cette nouvelle saga explorera le monde qui naît après les événements de la trilogie. Les générations qui ont grandi à l’ombre des choix de Takounou, Amghar, Kaocen, Tagou et Amani devront à leur tour affronter des défis inédits et répondre à des questions que leurs aînés n’avaient fait qu’entrevoir.
Cette nouvelle étape permettra d’approfondir des thèmes qui me tiennent à cœur : la transmission du pouvoir et du savoir, l’évolution des sociétés face aux grandes innovations, les relations entre mémoire et progrès, ainsi que la place des nouvelles générations dans la construction d’un monde en constante transformation.
En somme, Les Enfants de la Terre Rouge racontent la naissance d’un nouvel équilibre. L’Ère des Héritiers racontera ce que les femmes et les hommes feront de cet héritage. Car, au fond, l’histoire ne fait que commencer.

Un dernier mot ?
Oui : lisez-moi ! (Rire) Plus sérieusement, je voudrais simplement inviter les lecteurs à embarquer dans cette aventure avec curiosité et ouverture d’esprit. « Les Enfants de la Terre Rouge » est certes une œuvre de fiction, mais c’est aussi une réflexion sur notre rapport à la terre, à la mémoire, au pouvoir, à la liberté et à l’avenir que nous souhaitons construire ensemble.
J’espère que chacun y trouvera une part de rêve, d’émotion, d’aventure, mais aussi des questions qui continueront de l’accompagner bien après la dernière page.
Je remercie tous ceux qui ont déjà fait confiance à cette saga, ainsi que ceux qui la découvriront demain. Un auteur écrit seul, mais une histoire ne prend véritablement vie que lorsqu’elle rencontre ses lecteurs.
Alors, je vous le redis avec le sourire : lisez-moi… et si l’histoire vous plaît, faites-la voyager ! Merci.
Propos recueillis par Samirah Bationo
Lefaso.net
