
Deux semaines après l’interdiction de l’exportation du bétail décidée par le gouvernement burkinabè, les effets attendus sur les prix de la viande peinent encore à se faire sentir dans les marchés de Ouagadougou. Si bouchers et consommateurs continuent de faire face à la cherté du bétail et de la viande, beaucoup gardent néanmoins l’espoir que cette mesure finira par améliorer l’approvisionnement du marché national et rendre la viande plus accessible aux ménages.
Le 6 mai dernier, le gouvernement burkinabè annonçait, à travers un communiqué, l’interdiction de l’exportation du bétail sur toute l’étendue du territoire national. Cette décision visait notamment à garantir la disponibilité du bétail sur le marché national et à contribuer à une baisse des prix de la viande au profit des consommateurs. Deux semaines après l’entrée en vigueur de cette mesure, quel est le constat sur le terrain ?
À Ouagadougou, dans plusieurs marchés visités ce jeudi 21 mai 2026, les bouchers affirment ne constater, pour le moment, aucun changement significatif.
Il est 8h30 au marché du 15 de la Patte d’Oie. Sous les hangars, les bouchers sont déjà installés. Certains découpent la viande pendant que d’autres attendent les clients. Malgré l’animation habituelle du marché, les visages traduisent une certaine inquiétude liée à la situation du secteur.
Assis derrière son étal, Mahamoudou Soré sert une cliente venue acheter de la viande. Chez lui, le kilogramme de viande sans os coûte toujours 4 000 francs CFA tandis que la viande avec os est vendue à 3 500 francs CFA. Des prix qui, selon lui, n’ont pas changé depuis plusieurs mois. Pour ce boucher, la décision du gouvernement n’a pas encore produit les effets attendus sur le marché local. « Nous achetons toujours le bétail cher. Rien n’a changé de mon constat », affirme-t-il avec un air désabusé. Selon M. Soré, les vendeurs continuent de s’approvisionner à des prix élevés auprès des commerçants de bétail, ce qui les empêche de revoir les prix de la viande à la baisse.
Après le marché de la Patte d’Oie, direction le marché de Paglayiri. Là encore, le constat reste pratiquement identique. Les prix de la viande sont les mêmes que ceux observés à la Patte d’Oie. Les bouchers rencontrés disent ne pas ressentir encore d’amélioration depuis l’interdiction de l’exportation du bétail. Ibrahim Nikièma, boucher depuis plusieurs années, estime même que cette mesure risque de ne pas avoir l’impact espéré si les véritables causes de la pénurie de bétail ne sont pas identifiées.

« Le bétail qui sort du pays n’est pas destiné à la consommation locale parce que ce sont des animaux très robustes. Ce sont des moutons de plus de 150 000 francs CFA qui sont exportés, et avec les bœufs c’est pareil. Si un boucher achète un mouton ou un bœuf à un prix aussi élevé pour vendre ici, il ne pourra même pas récupérer son capital », explique-t-il. Selon lui, le faible pouvoir d’achat des populations limite fortement la capacité des bouchers à vendre de la viande provenant d’animaux coûteux.
« Ceux qui exportent le bétail l’ont toujours fait, mais auparavant il n’y avait pas ce problème. Je pense que la question du manque de bétail se situe ailleurs », soutient-il. Ibrahim Nikièma suggère aux autorités d’organiser une large concertation avec les différents acteurs du secteur de l’élevage afin de trouver des solutions durables.
Autour de lui, plusieurs places de vente restent vides. Des étals abandonnés par d’anciens bouchers qui, selon lui, n’arrivaient plus à supporter les pertes financières. « Vous voyez toutes ces places vides ? Elles étaient occupées par des bouchers. Beaucoup ont abandonné parce qu’ils vendaient à perte. Aujourd’hui, il y a des jours où un boucher peut perdre 20 000 ou 30 000 francs CFA sur son capital », confie-t-il.
Illustration de la situation par un exemple concret
« Imaginez que vous achetez un bœuf à plus de 150 000 francs CFA et qu’après la vente vous n’arrivez même pas à récupérer cette somme. Si cela se répète plusieurs fois, vous êtes obligé d’abandonner le métier. On vend pour avoir des bénéfices, pas pour perdre », a-t-il expliqué.
Alors que nous nous entretenions avec Ibrahim Nikièma, une cliente arrive à la recherche de boyaux. Elle fait le tour des boucheries du marché, mais aucun vendeur n’en dispose ce jour-là. Le boucher contacte même des connaissances pour vérifier la disponibilité du produit, sans succès. Très déçue, la cliente, qui préfère garder l’anonymat, déplore la situation actuelle. « Avant, ce n’était pas comme ça. C’est ici que j’achète habituellement ma viande. Beaucoup de bouchers ne viennent plus parce qu’il n’y a pas assez de bétail. Regardez un si grand marché et on ne trouve même pas de boyaux », regrette-t-elle.
Après Paglayiri, cap sur le marché de Larlé. Sur place, le constat demeure le même. Les prix de la viande restent inchangés et les bouchers interrogés tiennent tous le même discours : le bétail coûte cher toujours.
Pour ces acteurs du secteur, la mesure prise par les autorités est certes salutaire, mais ses effets tardent encore à se faire ressentir sur le terrain. Certains espèrent qu’avec le temps, l’interdiction de l’exportation permettra une augmentation de l’offre sur le marché national. D’autres, en revanche, pensent qu’il faut aller au-delà de cette seule décision et s’attaquer aux difficultés structurelles du secteur de l’élevage.
En attendant, consommateurs comme bouchers continuent de subir les conséquences de la flambée des prix et de la rareté du bétail dans les marchés de la capitale burkinabè.
Rama Diallo
Lefaso.net
