
Violées, rejetées, chassées de leurs familles, victimes de mariages forcés ou de violences domestiques, elles arrivent souvent au Havre du Bon Pasteur avec pour seuls bagages leurs blessures et leurs larmes. À Bobo-Dioulasso, ce centre d’accueil porté par les Sœurs de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur offre bien plus qu’un toit : un espace où ces jeunes filles et femmes réapprennent à croire en elles. Chaque année, des jeunes filles et des femmes y franchissent le portail avec un lourd fardeau social et psychologique. Accueillies sans jugement par les Sœurs de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur, elles y trouvent une écoute, une protection et les moyens de reprendre le contrôle de leur existence. Si chacune porte une histoire singulière, toutes souhaitent reconquérir la dignité que les violences avaient tenté de leur arracher.
La tête légèrement baissée, la voix hésitante, Aïda (nom d’emprunt) tient son bébé d’environ 4 mois. Son regard se perd parfois dans le vide, comme si certains souvenirs continuaient de la poursuivre malgré le temps écoulé. Ses mots sortent lentement et chaque phrase qu’elle doit prononcer semble peser lourd quand il s’agit de raconter son vécu. « L’année dernière, après avoir obtenu mon baccalauréat, j’ai été violée. Après le viol, j’ai remarqué que j’étais enceinte », dit-t-elle de manière saccadée dans un calme qui refroidit.
Cette grossesse, elle ne l’a jamais choisie car malheureusement elle est issue d’une nuit qu’elle aurait voulu ne jamais vivre. « C’était une nuit où il pleuvait. Je suis sortie chercher de la soupe. Je les ai vus sur la voie. Ils étaient quatre et ils m’ont violé. Je ne connais pas ceux qui m’ont violée », a-t-elle courageusement réussi à dire. Depuis cette nuit-là, la jeune fille vit avec la double douleur d’avoir subi l’impensable et celle de ne jamais pouvoir identifier les auteurs de son agression. À cette souffrance est venue s’ajouter la réalité de devoir être mère alors qu’elle rêvait simplement de poursuivre ses études.
Sans compter le fait de ne pas pouvoir donner un nom au père de son enfant. Ne pouvant compter que sur sa mère, elle-même confrontée à d’importantes difficultés financières, Aïda cherche désespérément de l’aide. Les services de l’Action humanitaire l’orientent alors vers le Havre du Bon Pasteur, à Bobo-Dioulasso. Pour elle, cette adresse marquera le début d’une lente reconstruction. « Quand j’étais chez ma maman, je me posais beaucoup de questions. Je pensais que c’était moi qui avais tous les problèmes du monde. En arrivant ici, avec les autres filles, on discute, on s’amuse. J’ai oublié certains soucis, même si c’est difficile », fait savoir la jeune fille.
Au fil des mois, les conseils, l’écoute et la présence quotidienne des religieuses et des éducatrices lui permettent d’apprivoiser une grossesse qu’elle rejetait au départ. « C’est ma première grossesse et elle n’est pas arrivée comme je l’aurais souhaité. Au début, cela me dérangeait énormément. Puis, avec le temps et les conseils, j’ai réussi à avancer. Le choc était déjà arrivé. Je n’avais plus le choix que de l’accepter », indique Aïda qui est étudiante.
Aujourd’hui, grâce au soutien du Centre, elle poursuit ses études. « Je veux devenir ingénieure en électronique », souhaite-t-elle. Son histoire ressemble à celle de nombreuses autres jeunes filles venues de différentes localités et accueillies dans ce centre discret de Bobo-Dioulasso.

Un refuge pour celles que la société abandonne
Créé en février 2012 par les Sœurs de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur, le Havre du Bon Pasteur accueille des jeunes filles et des femmes confrontées à des situations de grande vulnérabilité. Chaque pensionnaire arrive avec une histoire différente, mais toutes partagent la blessure d’avoir perdu leurs repères. Responsable du centre, Sœur Yvonne Clémence Bambara explique que cette œuvre est née pour répondre au charisme de leur congrégation. « Notre mission est de venir en aide aux personnes en difficulté, particulièrement aux filles et aux femmes. Nous accueillons des mineures victimes de violences, des jeunes filles enceintes, des femmes rejetées par leurs proches ou encore des filles qui fuient des mariages forcés. »
Les pensionnaires sont orientées par le ministère de l’Action humanitaire, les services sociaux, les paroisses, des associations ou encore d’anciennes bénéficiaires qui connaissent le travail des religieuses. Certaines ne restent que quelques semaines et d’autres y vivent plusieurs années. Tout dépend de la complexité de leur situation. « Si une jeune fille est enceinte et rejetée par sa famille, il faut parfois attendre son accouchement avant d’entamer une médiation. D’autres suivent une formation professionnelle. Nous les gardons jusqu’à ce qu’elles puissent devenir autonomes. Au maximum, elles restent trois ans », précise la religieuse.
Au Havre du Bon Pasteur, les religieuses savent qu’une chambre et un repas ne suffisent pas. Les blessures psychologiques sont souvent les plus profondes. Chaque pensionnaire bénéficie ainsi d’un accompagnement global. Un psychologue intervient régulièrement. Les soins médicaux sont assurés avec l’appui de partenaires, notamment Médecins Sans Frontières. Les religieuses proposent également un accompagnement spirituel à celles qui le souhaitent. L’objectif est d’aider ces jeunes filles à retrouver leur dignité. Pour Sœur Christine Oubda qui est quotidiennement avec les filles, cette mission dépasse largement le simple accompagnement social. « Notre mission consiste à aider les femmes et les filles en difficulté afin qu’elles retrouvent leur dignité. C’est ce qui m’a poussée à rejoindre cette congrégation », dit-elle.

Chaque jour, elle partage la vie des pensionnaires en les écoutant, en les conseillant et en les rassurant. Selon le besoin, elle se substitue à une mère, une sœur ou une amie. « Elles arrivent déjà profondément blessées. Beaucoup ressentent un immense manque affectif. Ici, nous essayons d’être cette présence maternelle dont elles ont besoin », décrit Sœur Christine Oubda. C’est d’ailleurs en parlant, assise sur une chaise de la cour du centre que Sœur Christine Oubda berce tendrement le bébé de Aïda. Un geste qui résume l’esprit des lieux : tendre la main avec amour. « Ce qui me touche le plus, c’est de voir ces filles atteindre leurs objectifs malgré tout ce qu’elles ont traversé », ajoute la Sœur.
Depuis plus de dix ans, Aïcha Traoré qui est éducatrice sociale, accompagne elle aussi, ces jeunes filles. Son travail commence dès leur arrivée quand elle enregistre leur dossier, suit leur scolarité et organise leur insertion professionnelle. « Nous travaillons ensemble pour trouver des solutions adaptées à chaque situation. Ensuite, nous préparons leur réinsertion familiale ou sociale. » Les résultats du travail de Aicha Traoré et de Sœur Christine Oubda parlent d’eux-mêmes. Certaines anciennes pensionnaires travaillent aujourd’hui et d’autres vivent à l’étranger. Quelques-unes reviennent même soutenir celles qui traversent à leur tour des épreuves. « Quand elles arrivent ici, leur vie change énormément », affirme Aicha Traoré. Et au-delà de l’accueil, au Havre du Bon Pasteur, la reconstruction passe également par l’autonomie économique car les pensionnaires poursuivent leurs études ou apprennent un métier.
Certaines se forment en couture et d’autres en coiffure. Quelques-unes fréquentent encore le collège, le lycée ou l’université. « Nous avons récemment eu deux filles admises au BEPC. Une autre poursuit ses études à l’université », se réjouit la responsable du centre, Sœur Yvonne. Chaque réussite représente une victoire contre les violences qui avaient interrompu leur parcours. Former ces jeunes filles constitue un investissement sur leur avenir. L’objectif est qu’aucune fille ne soit contrainte de retourner dans un environnement qui l’a détruite faute de ressources.

Un centre rapidement débordé
Depuis son ouverture en 2012, le Havre du Bon Pasteur a accueilli 181 jeunes filles et femmes. Sa capacité officielle est de 15 places. Pourtant, les demandes dépassent largement les possibilités du centre. « Nous gardons toujours quelques places pour les urgences, mais il nous arrive souvent d’aller au-delà de notre capacité. Nous ne pouvons pas laisser une jeune fille en danger dormir dans la rue », explique Aïcha Traoré.
Le centre reste aujourd’hui le seul établissement de ce type dans la région du Guiriko. Cette situation rend les besoins particulièrement importants et les dépenses s’accumulent. « Suivi médical des grossesses, échographies, médicaments, alimentation, scolarité et formation professionnelle », sont autant de charges qui nécessitent un soutien constant. « Nous avons besoin d’appuis pour agrandir le centre et accueillir davantage de jeunes filles », lance la responsable Sœur Yvonne Clémence Bambara. Elle pense qu’accompagner ces jeunes filles ne suffit pas.
« La société doit également évoluer. »
Elle regrette que les victimes soient encore trop souvent jugées à la place des auteurs des violences. « Il faut laisser aux filles le choix de leur avenir. On ne peut plus obliger une jeune fille à se marier alors qu’elle poursuit normalement ses études », lance la responsable.
Néanmoins, ici, les religieuses privilégient toujours la médiation familiale. Lorsque les situations deviennent trop dangereuses pour la vie de ces filles, elles peuvent faire recours à la police, la gendarmerie et les services sociaux afin de garantir la sécurité des pensionnaires. C’est pourquoi, en guise de prévention, au centre, la discrétion demeure essentielle parce que révéler la présence d’une jeune fille au centre pourrait parfois l’exposer à de nouvelles violences ou à des pressions familiales.
Dans la cour paisible du Havre du Bon Pasteur, les rires et la bonne ambiance résonnent comme dans une famille ordinaire. Certaines cicatrices de ces filles resteront probablement à jamais mais grâce au centre, une trajectoire plus reluisante se trace pour elles. Leur histoire prouve que même avec « tous les problèmes du monde » avec un accompagnement chaque humain peut reconstruire son avenir avec l’ambition de devenir meilleur.
Farida Thiombiano
Lefaso.net
