
À l’heure où les effets du changement climatique se multiplient à travers le monde, l’Afrique apparaît comme l’un des espaces les plus exposés aux bouleversements environnementaux et sanitaires. Sécheresses récurrentes, inondations, vagues de chaleur, érosion côtière ou encore recrudescence des maladies vectorielles. Autant de phénomènes qui fragilisent les économies, les populations et les systèmes de santé. C’est dans ce contexte que s’inscrit la réflexion du Dr Paul Ayelo, professeur de médecine du travail à l’université d’Abomey-Calavi au Bénin. C’était lors du Forum africain des technologies de la santé, de la sécurité et du bien-être au travail (AFRISST), qui se tient à Ouagadougou du 2 au 4 juillet 2026.
Ouagadougou accueille, du 2 au 4 juillet 2026, la première édition du Forum africain des innovations en santé, sécurité et bien-être au travail (AFRISST). Cette rencontre, qui se tient à la salle de conférence de Ouaga 2000, réunit des acteurs de plusieurs secteurs autour des enjeux de la santé et de la sécurité au travail, avec pour ambition de promouvoir des solutions innovantes au service de la performance des entreprises africaines.
Pendant trois jours, les participants, notamment des acteurs des secteurs de la santé, des mines, des entreprises ainsi que d’autres domaines d’activité, échangeront sur les enjeux de la santé, de la sécurité et du bien-être au travail.
Cette première édition est placée sous le thème : « Innovations technologiques en santé et sécurité au travail : défis et perspectives pour un développement durable des entreprises en Afrique ». Au cours des trois jours de travaux, le forum sera rythmé par des conférences, des ateliers, des expositions et des tables rondes.
Parmi les conférences livrées en cette première journée, celle du Dr Paul Ayelo qui portait sur le thème : « Prévention durable en Afrique : comment intégrer les enjeux climatiques SST ? » Le Dr Ayelo a interrogé les fondements des politiques de santé et sécurité au travail (SST), en posant une question centrale. La prévention peut-elle réellement être durable si elle ignore les mutations climatiques en cours ?
Dès l’entame de son exposé, le Dr Paul Ayelo adopte une posture réflexive. « Je ne sais pas si la prévention est vraiment durable », lance-t-il, avant d’élargir la question à une problématique collective. Pour lui, au-delà de la réponse, c’est l’obligation d’intégrer la prévention dans les politiques publiques et privées de SST qui s’impose.
Cependant, une exigence nouvelle s’ajoute, celle de l’intégration des enjeux climatiques. Car, selon l’universitaire béninois, il n’est plus possible de concevoir la santé et la sécurité au travail sans tenir compte des transformations profondes du climat, désormais reconnu comme un déterminant majeur du développement socio-économique.

Le climat, un facteur direct de risques professionnels
Pour illustrer son propos, le conférencier s’appuie sur plusieurs réalités observables en Afrique. Les activités agro-pastorales, par exemple, deviennent de plus en plus vulnérables face au stress hydrique. Le manque d’eau peut conduire à la disparition d’exploitations entières, avec des conséquences directes sur les économies rurales et la chaîne alimentaire.
À cela s’ajoutent les effets sanitaires. La chaleur et l’humidité favorisent la prolifération de vecteurs de maladies comme les moustiques anophèles, responsables du paludisme, tandis que les inondations augmentent les risques de maladies hydriques telles que le choléra ou les diarrhées aiguës. Le spécialiste évoque également l’érosion côtière, qui entraîne la disparition progressive d’infrastructures et de zones habitées. Autant de signaux, selon lui, qui traduisent une réalité alarmante : les environnements de travail et de vie sont directement menacés par le dérèglement climatique.

Dans son intervention, le Dr Ayelo rappelle qu’une politique de santé et sécurité au travail est avant tout un document d’engagement. Elle traduit la volonté d’un État ou d’une entreprise de prévenir les risques professionnels et de garantir un environnement de travail sain et sécurisé.
Cependant, cette ambition reste difficile à atteindre si les risques climatiques ne sont pas intégrés dès la conception des politiques. D’où la nécessité, selon lui, de repenser les fondements mêmes de la SST en Afrique.
Des risques climatiques multiples et interdépendants
Le Dr Paul Ayelo a ensuite dressé un inventaire des principaux risques associés au changement climatique, mettant en lumière l’ampleur et la diversité des menaces qui pèsent désormais sur les sociétés africaines et, plus largement, sur l’ensemble des systèmes socio-économiques. Il a ainsi évoqué les sécheresses intenses et les pénuries d’eau, qui fragilisent les activités agricoles et pastorales, mais aussi les incendies de grande ampleur qui détruisent les écosystèmes et les infrastructures. À cela s’ajoutent la fonte des glaciers et la montée du niveau des mers, les tempêtes et inondations de plus en plus fréquentes, ainsi que la disparition progressive d’espèces animales et végétales.

Le Dr Sounkalo Djibo, CEO de Sahelors Consulting, a souligné avec insistance les conditions parfois éprouvantes dans lesquelles s’exerce le travail en milieu industriel, notamment dans les ateliers où la chaleur peut devenir un facteur de pénibilité majeur. Selon lui, cette réalité impose une réflexion collective sur la résilience des systèmes de production. Cela, afin de garantir un travail durable et pérenne. Il a salué la pertinence de la thématique développée par le Dr Ayelo, estimant qu’elle contribue à enrichir la manière de concevoir les lieux de travail et à sensibiliser, aussi bien les concepteurs d’infrastructures que les managers, à la prise en compte des effets du changement climatique.
Le spécialiste a également attiré l’attention sur la perturbation des calendriers agricoles, l’augmentation des épisodes de canicule et la recrudescence de certaines maladies, notamment celles liées aux vecteurs et à la qualité de l’eau. Autant de phénomènes interdépendants qui traduisent, selon lui, la complexité et la gravité des impacts climatiques sur les conditions de vie et de travail. Ces phénomènes, souligne-t-il, ne sont pas isolés. Ils interagissent et produisent des effets en cascade sur les systèmes économiques, sanitaires et sociaux.

Le Dr Cyriaque Paré, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’Institut des sciences des sociétés (INSS) et fondateur du média en ligne Lefaso.net, a de son côté reconnu la richesse du parcours du Dr Ayelo et la pertinence de son regard panoramique sur les questions abordées. L’enseignant-chercheur de l’INSS a également soulevé une préoccupation centrale liée au niveau réel de prise de conscience des États africains face aux enjeux de santé, sécurité au travail et de changement climatique, au-delà des discours et des slogans. Selon lui, si les thématiques émergentes suscitent souvent une production abondante de slogans et de déclarations d’intention, leur traduction concrète en actions sur le terrain reste encore limitée.
Vulnérabilité et résilience
Pour structurer son analyse, le conférencier introduit plusieurs concepts clés issus des travaux scientifiques et des cadres internationaux. Ainsi, la vulnérabilité est définie selon lui comme le niveau de susceptibilité d’un système à subir des dommages face aux effets du changement climatique. Elle dépend de trois éléments : l’exposition, la sensibilité et la capacité d’adaptation.
La vulnérabilité, telle qu’analysée dans le cadre de la communication, se décline en plusieurs dimensions complémentaires qui permettent d’appréhender la complexité des impacts du changement climatique sur les sociétés. Elle est d’abord sociale, en lien avec la pauvreté et l’insécurité alimentaire qui fragilisent les ménages et limitent leur capacité de résilience. Elle revêt également une dimension humaine et démographique, liée notamment à la croissance de la population et aux pressions qu’elle exerce sur les ressources et les services essentiels.
Sur le plan environnemental, elle se traduit par la dégradation progressive des ressources naturelles, tandis que la vulnérabilité physique renvoie à la fragilité des infrastructures exposées aux aléas climatiques. S’y ajoutent des dimensions financières, liées aux capacités limitées d’investissement et de réponse aux catastrophes, ainsi qu’institutionnelles et politiques, qui interrogent l’efficacité des cadres de gouvernance et des mécanismes de coordination face aux défis climatiques.
À côté de la vulnérabilité, le Dr Ayelo insiste sur d’autres notions essentielles comme l’exposition, l’adaptation, la résilience et l’atténuation. Ensemble, ces indicateurs permettent de mieux comprendre les interactions entre climat et systèmes de santé et sécurité au travail.

Sylvie Rolande Zongo/Dala, consultante en création et gestion d’entreprise, a lancé un véritable cri du cœur en profitant de la tribune du forum pour alerter sur la disparition progressive des espèces végétales utiles aux communautés de base. Pour elle, ces espèces constituent pourtant une source essentielle de ressources et de subsistance. Cette situation, soutient Sylvie Rolande Zongo, traduit une forme de destruction continue de la nature qui appelle à penser plutôt à la notion de « santé et sécurité vitale ». Elle a ainsi plaidé pour une approche plus responsable des politiques de reboisement, en insistant sur la nécessité de privilégier des espèces utilitaires capables de répondre aux besoins des populations locales. Au-delà du cadre professionnel, elle a également élargi la réflexion à la sphère domestique. Elle souligne de ce fait que la santé et les conditions de travail concernent aussi les ménages, notamment les femmes dont les charges quotidiennes méritent une meilleure reconnaissance et une prise en compte dans les politiques de bien-être et de sécurité.
Évaluer, classer et planifier
Pour le chercheur béninois, l’intégration des enjeux climatiques dans les politiques de SST doit suivre une démarche structurée. La première étape est celle de l’évaluation, qui consiste à analyser les risques climatiques actuels et futurs, en intégrant les dimensions de vulnérabilité, de genre, et les spécificités sectorielles. Vient ensuite le classement des risques, qui repose sur l’identification des impacts présents et potentiels, en s’appuyant notamment sur des scénarios climatiques à court, moyen et long terme. Enfin, la planification permet de définir des stratégies d’adaptation adaptées aux priorités de développement et aux niveaux de risque identifiés.

Au terme de son intervention, le Dr Paul Ayelo insiste sur une idée forte : la prévention ne peut être qualifiée de durable que si elle intègre pleinement les enjeux climatiques. Cela implique une transformation profonde des politiques de santé et sécurité au travail, fondée sur des analyses rigoureuses, des indicateurs fiables et une anticipation des risques futurs. Dans un contexte africain particulièrement exposé aux effets du changement climatique, cette approche apparaît comme une exigence stratégique autant qu’un impératif de survie pour les populations et les économies.
En posant la question de la durabilité de la prévention, le Dr Ayelo ouvre un débat plus large sur la capacité des États africains et des entreprises à adapter leurs politiques aux réalités climatiques contemporaines. Une réflexion qui dépasse le cadre académique pour s’imposer comme un enjeu central de développement durable et de sécurité humaine sur le continent.
Hamed Nanéma
Lefaso.net
