Recherche scientifique au Burkina : « Ce n’est pas un luxe, ce qui fait souvent défaut, c’est le dialogue entre ceux qui gouvernent et les acteurs scientifiques » (Pr Gabin Korbéogo)

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Au moment où le Burkina Faso appuie sur la pédale de la souveraineté nationale, le rôle fondamental et stratégique de la recherche dans cette aspiration nationale semble couler de source. C’est d’ailleurs dans l’actualité des « Doctoriales » 2026, une initiative majeure de l’ensemble des écoles doctorales de l’Université Joseph Ki-Zerbo (UJKZ), placées sous le thème évocateur « Savoirs locaux et recherche scientifique », que Lefaso.net a rencontré Pr Gabin Korbéogo autour du sujet. Plus connu sur le terrain de la lutte pour la défense des masses populaires et la souveraineté nationale, à travers notamment l’Organisation démocratique de la jeunesse (ODJ), Gabin Korbéogo est un enseignant-chercheur, Pr titulaire en sociologie. Directeur de l’École doctorale, Lettres, sciences humaines et communication (ED-LESCHO) de l’UJKZ, il est depuis novembre 2025 le président du Collège des écoles doctorales de l’UJKZ. Au-delà du regard diagnostic qu’il porte sur le sujet, l’enseignant-chercheur apprécie l’existant et fait des propositions pour une recherche conséquemment en faveur du processus de développement social et économique du Burkina Faso.

Lefaso.net : Comment se présentent les Écoles doctorales de l’université Joseph Ki-Zerbo, notamment en termes de structuration et de fonctionnement ?

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Pr Gabin Korbéogo : Disons que les écoles doctorales sont regroupées au sein d’un collège. L’université Joseph Ki-Zerbo compte quatre écoles doctorales. Il s’agit de l’École doctorale Lettres, sciences humaines et communication (ED-LESHCO) ; de l’École doctorale Sciences et technologies (ED-ST) ; de l’École doctorale Sciences de la santé (ED-2S) et de l’École doctorale Informatique et changement climatique (ED-ICC).
Le collège est donc la faîtière des écoles doctorales. Il se réunit périodiquement pour la mise en œuvre de son programme d’activités. Il y a, grosso modo, trois grandes activités annuelles qu’on développe depuis plusieurs années maintenant. Il s’agit des « doctoriales », qui sont une activité organisée par l’ensemble des écoles doctorales, donc par le Collège ; de la rentrée des nouveaux doctorants et, enfin, de la sortie des docteurs, à travers laquelle on célèbre (depuis trois ans maintenant) une cohorte de docteurs formés à l’université Joseph Ki-Zerbo et ce, sur une durée de douze mois.

En plus de ces importantes activités, il y a le fait qu’on gère le fonctionnement au quotidien des écoles doctorales ainsi que le fonctionnement des laboratoires ; puisque chaque école doctorale a, en son sein, des laboratoires. À titre illustratif, l’ensemble du Collège des écoles doctorales compte 49 laboratoires. Si vous regardez au niveau de l’École doctorale Lettres, sciences humaines et communication, il y a 18 laboratoires, où se déroule au quotidien la formation des doctorants. Donc, les laboratoires recrutent les doctorants, qui sont encadrés par les enseignants de rang A, c’est-à-dire des maîtres de conférences et des professeurs titulaires ; ce sont eux qui ont la charge de l’encadrement des doctorants. Au sein des laboratoires, il y a des activités qui se déroulent, telles que les séminaires doctoraux, les comités de thèse qui sont des rencontres périodiques, des noyaux d’enseignants-chercheurs spécialisés sur le sujet de thèse, donc qui évaluent l’état d’avancement du doctorant, l’orientent, l’encadrent jusqu’à ce qu’il puisse soutenir sa thèse. C’est un travail au quotidien de suivi qui dure au moins trois années. On peut aussi préciser qu’au sein des laboratoires, il y a des membres permanents (ils sont membres parce qu’ils sont enseignants à l’université Joseph Ki-Zerbo), des membres associés qui sont des enseignants-chercheurs ou des chercheurs qui ne sont pas de l’université Joseph Ki-Zerbo, mais qui adhèrent à un laboratoire de l’université parce que leurs centres d’intérêts scientifiques s’alignent avec ceux du laboratoire. À ce niveau, vous avez des membres burkinabè, africains, européens, américains, etc.

Quant au suivi des doctorants, il est assuré par les comités de thèse qui peuvent réunir des enseignants-chercheurs et des chercheurs (parce que les chercheurs sont aussi membres des laboratoires, ils encadrent directement comme ils peuvent aussi participer au sein des comités de thèse, où on compte également des membres de plusieurs nationalités), choisis en fonction de leurs compétences sur le sujet de la thèse. En matière de recherche, nous collaborons généralement avec des chercheurs européens, américains, asiatiques dans le cadre des projets de recherche internationaux. Vous savez que nos laboratoires ou notre université participent à la rédaction de projets de recherche lorsqu’il y a des appels à candidatures qui sont lancés par de fondations africaines, internationales, des organismes de financement de la recherche ou des mécènes tels que la Fondation Bill et Mélinda Gates, la CEDEAO, l’UEMOA, la Banque mondiale ou des fondations occidentales, etc. Il y a un ensemble d’institutions qui mettent annuellement des fonds en compétition, à hauteur de plusieurs millions ou de plusieurs milliards de FCFA.

Comme ce sont des fonds énormes, il faut généralement des consortiums, c’est-à-dire un ensemble de laboratoires ou d’universités, etc. Souvent, vous avez des consortiums de structures, d’universités ou de laboratoires de plusieurs continents. Généralement, lorsqu’on mobilise ces fonds, la mise en œuvre aussi exige l’implication de toutes les parties prenantes ; des enseignants-chercheurs du Burkina, des acteurs d’institutions partenaires (centres de recherche ou des universités partenaires). Le plus souvent, dans la mise en œuvre de ces gros projets, il y a la recherche fondamentale, dont l’objectif est de produire de nouvelles connaissances qui vont permettre d’améliorer l’état des connaissances scientifiques sur une question (des questions écologiques, de santé, etc.). Ce volet-là est mis en œuvre par les chercheurs seniors et juniors. Mais le plus souvent, il y a toujours un volet dédié à la formation de la relève scientifique, notamment par le biais des doctorants. Dans ce cadre, on offre des bourses doctorales, généralement sur la base d’appels à candidatures qu’on lance, afin de garantir la transparence, l’équité, etc. Et le recrutement est ouvert à des doctorants africains, pas forcément et uniquement burkinabè. Et dans ce cas, la sélection se fait par un comité international. C’est ainsi que les doctorants sont engagés et ont droit à une allocation mensuelle sur la durée du projet, qui est d’au moins trois ans. En plus de cela, il y a la prise en charge des activités de recherche, le terrain à faire, des enquêtes, des analyses en laboratoire, etc.

Quelle proportion représentent ici les financements nationaux ?

Si un laboratoire va compter sur les financements nationaux, il ne pourra pas faire une recherche compétitive. Les fonds nationaux sont mis en place, il n’y a pas longtemps, avec récemment la fusion des quatre fonds, qui a donné naissance au FOSER (Fonds de soutien à l’éducation et à la recherche). Les financements octroyés sont assez modestes, c’est un peu à l’image des moyens dont dispose le pays. Je parlais tantôt de fonds de plusieurs millions et milliards, alors que le FONRID (Fonds national de la recherche et de l’innovation pour le développement) octroyait, par exemple, environ 30 millions de FCFA. Dans les derniers appels, les montants ont parfois atteint 400 millions de FCFA ; il s’agissait d’appels ciblés portant sur des projets visant à produire des connaissances scientifiques favorisant l’expérimentation de la culture du blé au Burkina Faso. En dehors de cela, les montants sont assez modestes, 30 000 000 FCFA. Alors que, quand vous prenez une thèse de doctorat dans le cadre des projets internationaux, même en sciences sociales (où les coûts sont souvent moins élevés), il faut au moins 20 000 000 FCFA pour faire une bonne thèse. Voyez-vous donc que si les laboratoires ne mobilisent pas des fonds externes à l’échelle africaine ou internationale, il sera difficile vraiment de pouvoir faire de la recherche de qualité, de la recherche compétitive et d’assurer la formation d’une relève de qualité ?

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Cette quasi-dépendance aux financements extérieurs garantit-elle des avantages ?

Pas vraiment, parce qu’avec des fonds extérieurs, les problématiques sont taillées à l’avance. Celui qui donne l’argent définit ses centres d’intérêt scientifiques. Donc, vous êtes obligés de vous aligner. Ce qui conduit à une recherche extravertie, donc pas forcément en cohérence directe avec les attentes ou les centres d’intérêt à l’échelle nationale. Il y a certes des avantages, dont la possibilité de mobilité des doctorants vers de grandes universités, de grands laboratoires de recherche, la découverte d’autres réalités et contextes scientifiques…, mais il y a aussi des inconvénients. Nous sommes conscients de cela et c’est pourquoi, très souvent, la communauté scientifique lance un appel aux pouvoirs publics. Dans les universités publiques, il y a l’enseignement, mais aussi la recherche qui fait partie de nos attributions.

La recherche est un domaine de souveraineté nationale. Gouverner, c’est avoir des données et des résultats scientifiques qui permettent de comprendre l’existant et de dégager des perspectives, d’anticiper. C’est la science qui permet de pouvoir disposer de ces données scientifiques probantes. C’est ce qui doit nourrir l’action et les politiques publiques. La recherche, ce n’est pas un luxe. Pas du tout. Ce qui fait souvent défaut, c’est le dialogue entre ceux qui gouvernent et les acteurs scientifiques. Parfois, on ne se parle pas assez ou on ne se comprend pas. Il y a aussi le fait que nous également, on ne fait pas l’effort de communiquer. C’est une insuffisance qu’il faut prendre en compte pour pouvoir améliorer les choses. Ce n’est pas évident que si vous proposez un plateau et que vous invitez des enseignants-chercheurs, vous les aurez.

Les gens sont réticents à aller sur les plateaux, même s’il est aussi vrai que ce n’est pas tout le monde qui a la capacité de bien communiquer. Mais toujours est-il que ce n’est pas une communication ordinaire ; il s’agit de pouvoir rendre accessibles des résultats scientifiques qui sont rédigés, produits suivant les canaux spécialisés. Parfois, il y a le jargon et ce n’est pas accessible au grand public. La communication implique donc de rendre accessibles le jargon, les discours spécialisés, etc. Ailleurs, il y a des formations pour cela, les scientifiques sont formés. Par exemple, personnellement, j’ai bénéficié, dans le cadre des programmes de recherche, de formation sur la communication scientifique ; comment rédiger un article de presse à partir des résultats de recherche.

Il y a un vaste chantier à mener dans ce domaine ; comme je le disais tout à l’heure, les pouvoirs publics doivent y investir. Il ne s’agit pas seulement de l’État, d’autres acteurs du secteur privé doivent également s’engager. Le privé peut et doit investir, soutenir la recherche scientifique et réfléchir à la manière dont celle ci peut dégager des perspectives répondant à ses attentes. On peut faire du profit à partir de la recherche scientifique, dans beaucoup de domaines. Aussi, il faudra surtout qu’on prenne conscience et que les chercheurs et les entrepreneurs, les acteurs du privé s’asseyent et discutent. Je pense que le privé reste une niche économique pour accompagner la recherche scientifique dans notre pays.

Est-ce cette réalité qui a inspiré le thème des « doctoriales » 2026 (10 au 12 juin), intitulé « Savoirs locaux et recherche scientifique » ?

Ce thème s’inscrit dans la volonté et l’ambition collective des acteurs de la recherche, surtout au niveau du Collège des écoles doctorales. Vous constaterez également que depuis quelques années, la volonté de la souveraineté est un courant global, national. Ceci dit, il faut travailler à décoloniser un certain nombre d’aspects, dont le savoir. Ce n’est pas maintenant que ça commence, c’est un mouvement vieux avec un certain nombre d’acteurs. Donc, on s’inscrit un peu dans cette perspective, dans cette dynamique, pour décoloniser le savoir, décoloniser les chaînes de connaissances, les théories et valoriser davantage (je dis bien : davantage) les savoirs locaux, les connaissances endogènes.

On sait bien que les pays dominés d’Afrique ou d’Asie sont des pays qui ont de longues histoires, de longues traditions. On a des héritages, et de ce point de vue, les sociétés, même précoloniales, n’ont pas attendu forcément l’avènement de la science moderne pour trouver des réponses aux préoccupations essentielles (se soigner, se nourrir, se déplacer, pour communiquer, pour gérer l’eau…). Il y a un ensemble de connaissances précoloniales, pré-sciences modernes, qui permettaient aux hommes et aux femmes de pouvoir faire face aux préoccupations quotidiennes, quelles que soient les limites de l’activité. Mais l’institutionnalisation de la recherche à l’université dans nos pays s’est faite en marginalisant ou en niant parfois l’apport ou le potentiel de ces connaissances locales. On n’a pas laissé de la place pour ces connaissances, on les a niées. Cela se comprend, c’est une compétition entre des régimes de connaissances scientifiques, la rationalité, l’expérimentation, et le régime de connaissances des sociétés locales dans lesquelles les connaissances se transmettent à travers la tradition orale, avec ses forces, ses faiblesses.

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D’autres connaissances qui ont un intérêt hautement stratégique en termes de pouvoir, de potentiel de domination, sont conservées parfois dans certaines sociétés secrètes, ce n’est pas diffusé, divulgué, ce qui fait qu’il y a eu des pertes de savoirs. L’ambition de ces « doctoriales », c’est donc de valoriser et de prendre en compte davantage les connaissances locales dans la recherche scientifique, pour voir quels sont les dialogues féconds que nous pourrons renforcer entre connaissances locales et recherche scientifique. Je dis bien renforcer, parce qu’on le fait déjà, seulement, ce n’était pas suffisant. Toutes les écoles doctorales le font déjà. Si vous prenez l’École doctorale Sciences de la santé, on a fait de la place à la médecine traditionnelle depuis quelque temps dans le système de santé au Burkina Faso. Si vous allez à l’hôpital Yalgado Ouédraogo ou ailleurs, vous avez des branches dédiées à la médecine traditionnelle. Et du reste, même si vous prenez l’industrie pharmaceutique mondiale, parmi les recettes des produits pharmaceutiques, vous trouverez des éléments à base de plantes. Donc, dans tout ce qui se fait dans les écoles doctorales, on accorde la place aux connaissances locales. Tout cela, pour dire que ça se fait déjà, mais ce n’est pas suffisant.

Aussi, on doit faire l’effort de décloisonner, parce que, tant qu’on n’arrive pas à produire des théories, des concepts à partir de nos réalités, qui ont une validité universelle, on ne sera pas compétitif. C’est donc un enjeu important, car valoriser les connaissances locales, ce n’est pas s’enfermer dans une sorte d’autarcie. Par exemple, quand vous prenez la sorcellerie ou la magie, ce n’est pas spécifique à l’Afrique, elles existent même en Occident, et elles coexistent avec la science moderne. C’est dire que nous devons voir davantage quel est le potentiel des connaissances locales, comment est-ce qu’on peut les valoriser dans toutes les spécialités de la science. Et cette valorisation doit se faire à travers des méthodes, techniques et théories qui ont une validité internationale ; ce n’est pas de la science exclusivement pour l’Afrique, c’est dans le cadre d’une science universelle. Il faut donc valoriser davantage nos connaissances locales, afin qu’elles acquièrent, suivant les canaux internationaux, une validité internationale. C’est l’objectif également global de ces « doctoriales », à savoir travailler à instaurer davantage un dialogue beaucoup plus fécond, systématique, durable, entre les connaissances locales et la recherche scientifique.

Les « doctoriales » font partie des activités phares des écoles doctorales ; concrètement, à quoi répond cette initiative et quelle importance revêt-elle ?

Nous pouvons dire que les « doctoriales » sont une activité « régaliennes » des écoles doctorales. Du reste, au niveau des écoles, chaque laboratoire organise périodiquement ce qu’on appelle les séminaires doctoraux. Concrètement, chaque année, chaque laboratoire doit en organiser au moins deux. C’est un espace de présentation des travaux des doctorants, entre eux, mais également devant leurs encadreurs qui suivent, commentent, orientent et donnent des conseils pour que les étudiants puissent améliorer la qualité de leurs travaux de recherche. Depuis cinq ans maintenant, on a institué à l’échelle de toute l’université Joseph Ki-Zerbo ce qu’on appelle les « doctoriales », qui sont un espace dédié aux doctorants afin qu’ils puissent présenter leurs travaux à la communauté.

C’est un peu compétitif, c’est-à-dire qu’on a le thème central et on a des axes de recherche, et chaque doctorant, quel que soit son domaine, prépare une présentation à partir des résultats de sa recherche et expose devant ses pairs et les enseignants-chercheurs. Un comité scientifique est, à cet effet, mis en place et c’est lui qui établit une grille d’évaluation pour toutes les propositions qui seront soumises par les doctorants. Le comité sélectionne un certain nombre de communications, tenant compte de la spécificité, c’est-à-dire qu’on essaie de faire l’effort pour réserver plus ou moins des quotas par domaine scientifique.

Pour l’édition qui vient de s’achever (du 10 au 12 juin 2026 : Ndlr.), nous avons reçu au total 539 résumés (des propositions de communications faites par les doctorants), dont deux de Madagascar et six du Mali. À l’arrivée, le comité scientifique, après un travail d’évaluation, a retenu 379 résumés. Et sur les 379, il y a eu deux types de présentation : les présentations orales qui se font en sept minutes et les communications affichées qui sont des posters scientifiques (des visuels). Cette année, il y a eu 33 posters et 346 communications orales. Chaque candidat passe devant un jury pluri-disciplinaire constitué d’enseignants-chercheurs. On avait quatre axes de recherche : Agriculture durable, sécurité alimentaire et nutritionnelle ; Santé humaine et animale ; Environnement, ressources naturelles, énergies renouvelables et changement climatique ; Capital humain, changement social et pratiques littéraires et artistiques. Dans chaque axe, on a retenu un certain nombre de communications. Chaque communication fait l’objet de commentaires, de critiques, d’orientations, de propositions, pour que le doctorant puisse améliorer son travail.

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Le classement des doctorants se fait d’abord par axe et ensuite, un classement général. On retient les meilleures présentations par axe, et ensuite, on établit un classement général qui permet de primer les trois premiers par catégorie (communications orales et posters). L’idée, c’est de créer une saine émulation entre les doctorants. Je signale au passage qu’à partir du moment où on parle de « doctoriales », on aurait pu ne pas sélectionner et donner la chance à tous ceux qui proposent un résumé de pouvoir y prendre part, étant entendu que c’est une initiative qui entre dans les activités des Écoles doctorales. Mais le problème, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de temps et de ressources pour pouvoir permettre à tous les candidats de prendre part (ça demande beaucoup de ressources et de temps). Même actuellement, l’activité se tient avec le soutien de l’ARES (coopération belge : Académie de recherche et d’enseignement supérieur), qui intervient depuis longtemps et fait partie des tout premiers partenaires institutionnels de l’université Joseph Ki-Zerbo. C’est l’ARES qui a, depuis la mise en place des écoles doctorales en 2010, soutenu en donnant les moyens nécessaires. Si vous regardez le budget des « doctoriales », c’est vrai qu’il y a la contribution des parrains, des laboratoires…, mais ça ne peut pas couvrir le coût de l’activité qui s’élève à au moins quinze millions, alors que les ressources locales qu’on collecte ne dépassent pas cinq millions.

Il faut aussi saluer la présidence de l’université qui offre non seulement les locaux, mais également les repas et nous fait profiter d’une couverture médiatique grâce aux accords qu’elle a avec certains médias. Ce sont toutes ces contraintes-là qui nous obligent à sélectionner les doctorants. Mais nous encourageons tous les doctorants à prendre part aux communications, même s’ils ne sont pas retenus, parce que cela les aide toujours dans le cadre de leur recherche.

Étant donné que les doctorants sont tous appelés à soutenir pour leur parchemin, l’idée de sélection ici n’impacte-t-elle pas cet ultime examen ?

Impact, oui, mais pas la note. L’impact, c’est en termes de préparation. Le doctorant doit défendre son travail en sept minutes devant un jury. C’est comme une pré-soutenance pour ces doctorants ; ils défendent leur travail devant un jury et un public, ils répondent aux questions qu’on leur pose, ils prennent notes des suggestions, des conseils, etc. Les « doctoriales » participent ensuite à améliorer leurs capacités en rédaction scientifique ; puisqu’ils doivent écrire un résumé (500 mots), faire une mise en forme et procéder à la présentation en PowerPoint. Ce qui permet donc de développer leurs capacités rédactionnelles et de communication, la précision et la concision de leurs écrits. Les « doctoriales » préparent à la soutenance.

Que peut-on tirer comme leçons de la Vᵉ édition des « doctoriales » ?

C’est une édition qui a, comme les précédentes, connu un véritable engouement. Il y a eu une participation massive des doctorants, des enseignants-chercheurs (ceux qui réalisent le travail d’accompagnement, d’encadrement), des partenaires institutionnels de l’université. On a eu deux belles cérémonies solennelles d’ouverture et de clôture qui ont connu une participation massive. Que ce soient les cérémonies solennelles ou les communications des doctorants, il n’y avait pas de place dans les salles. Ce qui témoigne de l’intérêt croissant des doctorants et des autres acteurs pour les activités des « doctoriales », qui sont un espace de dialogue, de discussions, d’apprentissage, de réseautage. Les doctorants apprennent à se connaître, à tisser des liens et cela permet aussi de décloisonner, parce que les étudiants de biologie, de santé, de mathématiques et autres se retrouvent dans le même cadre.

Il y a aussi le fait que d’année en année, il y a une maturation ; les présentations sont d’une meilleure facture. Ce qui veut dire que les doctorants se renforcent, apprennent et deviennent de plus en plus compétitifs ; la preuve en est que la délibération n’a pas été facile pour le comité scientifique, parce que les meilleurs se talonnaient, ils étaient pratiquement au même niveau. Il y a aussi un autre point important à souligner, qui est à mettre à l’actif de la presse (je rends hommage aux hommes et femmes de presse, ce sont des partenaires privilégiés, qui nous accompagnent), c’est la visibilité dont bénéficie l’activité des « doctoriales ».

La presse participe à la visibilité de la recherche doctorale et, au-delà, c’est de la visibilité pour notre université. On a dans ce sens des retours très positifs de l’extérieur, des partenaires, des collègues, en Afrique, en Occident, etc. On peut donc dire que les « doctoriales » arrivent à remplir les missions pour lesquelles on les a créées, à savoir participer à renforcer les compétences scientifiques des doctorants, renforcer la qualité des thèses (on attache beaucoup de prix à cela) et aussi à la visibilité de ce qu’on fait à l’université Joseph Ki-Zerbo. Comme je l’ai dit tantôt, il y a beaucoup de résultats intéressants au niveau des laboratoires, du CNRST (Centre national de la recherche scientifique et technologique), de nos universités et instituts, mais on communique très peu sur ce qu’on fait, on valorise très peu les résultats de nos recherches.

Les enjeux de la recherche pour un pays n’étant plus à démontrer, dans quelles conditions les « doctoriales » peuvent-elles être pérennisées et pour satisfaire la vision qui les sous-tend ?

La question de la pérennisation de l’activité reste un défi ; parce que, comme je l’ai dit, de la première à cette dernière édition, on a bénéficié de l’accompagnement financier de l’ARES, pour l’organisation de ces « doctoriales ». Si c’est une activité régalienne, statutaire des Écoles doctorales, de l’université, on doit alors l’inscrire dans le budget de l’université. On doit compter sur nos propres ressources. C’est d’ailleurs dans l’esprit de la politique actuelle du pays. Il faut avoir les moyens de ses ambitions souverainistes. Et si on est d’accord que la science n’est pas un luxe et qu’elle doit être comme un moteur du développement économique et social de notre pays, il faudrait qu’on investisse dans la science et qu’on investisse dans la formation des docteurs.

Les docteurs jouent un rôle extrêmement important dans un pays. C’est vrai que la crise de l’emploi des docteurs se pose dans certains pays, autour de nous et au-delà, mais chez nous, il en existe certes, mais pas dans des proportions très inquiétantes comme ailleurs. C’est dire qu’il y a toujours de la place. Encore faut-il aussi qu’on revoie certaines choses. Il y a des dynamiques en cours et j’espère qu’elles vont se poursuivre. Par exemple, l’ambition au niveau des acteurs institutionnels de la recherche, c’est d’aller vers des écoles doctorales thématiques. Si vous regardez la configuration actuelle, c’est disciplinaire comme pour les facultés. Donc, il faut aller vers des écoles doctorales thématiques. Par exemple, on peut avoir une école doctorale Environnement et santé, qui va regrouper les biochimistes, les médecins, les sociologues, les pharmaciens. Dès lors, on aura au sein d’une même école doctorale plusieurs compétences disciplinaires. Cela a l’avantage de raffermir la collaboration, le dialogue entre les sciences, mais aussi d’être beaucoup plus efficace face aux défis.

En tant que sociologues, ou scientifiques, on fait parfois des travaux et on est limité ; puisque chaque discipline a des limites. Il y a des choses que, moi, en tant que sociologue, je ne peux pas faire. Mais, si je me mets avec quelqu’un d’autre, on peut conjuguer nos efforts, briser les frontières entre nous et cela va renforcer la qualité de nos résultats scientifiques. Nous espérons que cette dynamique va se poursuivre, pour qu’on puisse tendre vers des écoles doctorales thématiques pluridisciplinaires. Cela relève de la volonté politique et on espère qu’elle se réalise. La recherche doctorale joue un rôle extrêmement important, il faut pérenniser l’activité, afin qu’elle permette de renforcer la qualité des docteurs qu’on forme. C’est très important, parce que, quand on dit docteur, c’est un niveau assez élevé de conception et de mise en œuvre. Quel que soit le domaine d’activité. Et il travaille en parfaite intelligence avec des gens qui sont un peu plus en bas, c’est-à-dire les ingénieurs et autres, qui font la médiation entre la recherche et ceux qui sont sur le terrain. De ce fait, il faut que ceux qui conçoivent soient outillés, compétitifs.

Il faut qu’on fasse la recherche doctorale ouverte au monde. Aujourd’hui, on parle de valorisation de savoirs endogènes, au même moment où on est en pleine expansion de l’IA, qui est un outil mondial qu’on ne peut pas ignorer. L’idée aussi, c’est de voir par exemple comment on peut pérenniser nos contes et savoirs locaux à travers cette technologie. Des initiatives de ce genre sont développées ailleurs. C’est dire qu’on doit travailler à valoriser nos recherches, nos savoirs endogènes et que ces savoirs travaillent également à avoir une validité universelle. Le défi, c’est de travailler à pérenniser l’activité des « doctoriales ». Si on dit que c’est une activité statutaire de l’université, alors il faut la soutenir financièrement, matériellement, etc.

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
Lefaso.net

The Insider
Author: The Insider

Rédacteur et développeur web

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