
Par communiqué lu par le ministre porte-parole du gouvernement en date du 26 juin 2026, le Burkina Faso a annoncé la rupture de ses relations avec la France. Quelles peuvent être les motivations d’une telle mesure et les conséquences immédiates et lointaines ? Nous avons interrogé Dr Sanwé Médard KIENOU, enseignant-chercheur à l’Université Nazi BONI, agrégé de droit de public et docteur en droit international de l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement de Genève.
Quelle lecture faites-vous de la décision du gouvernement burkinabè de rompre ses relations diplomatiques avec la France ?
Cette décision du gouvernement burkinabè s’inscrit dans une dynamique de dégradation continue des relations franco-burkinabè depuis le 30 septembre 2022 avec l’avènement du MPSRII ; déjà depuis près de quatre (4) ans, il n’y a plus de représentation diplomatique au plus haut niveau dans les ambassades des deux Etats. Ainsi, le Burkina Faso n’a plus d’ambassadeur en France depuis 2022 alors que la France n’a plus d’ambassadeur au Burkina Faso depuis 2023. De plus, la dénonciation des accords conclus au lendemain des indépendances, ou encore de l’accord de non double imposition, montraient déjà qu’on allait progressivement vers une rupture des relations diplomatiques.
D’ailleurs, en août 2023, la France avait de son côté temporairement suspendu les demandes de visas des ressortissants de l’AES ou encore la procédure d’adoption d’enfants burkinabè par des personnes de nationalité française. Récemment, la résolution du parlement du parlement européen condamnant le Burkina Faso que le gouvernement burkinabè estime probablement piloté depuis Paris, a pu constituer la dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase, le député européen Christophe Gomart qui a tenu l’un des cours les plus discourtois à l’égard des autorités burkinabè étant un ancien militaire français ayant dirigé le renseignement militaire et les Forces spéciales.
De plus, la déclaration du gouvernement burkinabè laisse entendre que la France porterait atteinte systématiquement à ses intérêts. Un tel comportement a pu exaspérer profondément le gouvernement burkinabè.
En droit international, que signifie concrètement une rupture des relations diplomatiques ? Quels mécanismes sont mis en œuvre ?
En droit international, la rupture des relations diplomatiques signifie la fin des relations politiques officielles entre deux États. Elle constitue en général un acte unilatéral et intervient le plus souvent en cas de crise grave entre les deux pays. Il s’agit d’un acte parfaitement licite en droit international. La rupture des relations diplomatiques entraîne la cessation de la mission diplomatique notamment la fermeture de l’ambassade et le rappel du personnel diplomatique conformément à l’article 45 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961.
Peut-on y voir une volonté d’affirmation de la souveraineté nationale ?
Sans aucun doute, il s’agit de la part du Burkina Faso d’une volonté d’affirmer sa souveraineté nationale puisqu’il justifie la rupture des relations diplomatiques avec la France par l’activisme des autorités françaises contre les intérêts du Burkina Faso, leurs activités subversives et le néocolonialisme. Le gouvernement burkinabè justifie par ailleurs sa décision par la volonté de défendre sa souveraineté nationale et le respect du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de l’Etat.
Quel rôle l’opinion publique burkinabè a-t-elle joué dans cette évolution ?
Une bonne partie de l’opinion publique burkinabè a toujours réclamé la rupture des relations diplomatiques avec la France notamment les wayiyans et la veille citoyenne. Il est cependant difficile d’évaluer à quel point cela a pu influencer les autorités burkinabè dans le cas d’espèce.
Quelles pourraient être les conséquences diplomatiques immédiates pour le Burkina Faso ?
Dans l’immédiat, la rupture des relations diplomatiques entraîne la fin des canaux de communication officielle entre les deux pays. Les demandes de visa deviennent en principe impossible en raison de la fermeture des consulats et des centres de dépôt de demande de visa. Le Burkina Faso doit trouver un Etat tiers appelé Puissance protectrice pour protéger et défendre ses intérêts en France et vice-versa.
Cette décision risque-t-elle d’affecter les échanges économiques et commerciaux entre les deux pays ?
En général, la rupture des relations diplomatiques a très peu d’impact sur les échanges économiques et commerciaux qui concernent le plus souvent les relations entre personnes privées personnes physiques ou morales.
Quelles pourraient être les répercussions sur les Burkinabè vivant en France et les Français résidant au Burkina Faso ?
Dans sa déclaration, le gouvernement burkinabè s’engage à protéger les ressortissants français sur son territoire et invite les populations burkinabè à en faire de même. Cependant, c’est surtout les ressortissants des deux pays qui ont des passeports en fin de validité qui auront des difficultés pour leur renouvellement. Par ailleurs, les services consulaires des ambassades ont pour mission d’assurer la protection consulaire de leurs ressortissants. Avec la fermeture de l’ambassade, la protection consulaire des ressortissants détenus ou subissant une procédure pénale pourrait s’en trouver affectée.
Une rupture diplomatique est-elle nécessairement définitive ? Quelles pourraient être les conditions de la reprise ?
Une rupture diplomatique est rarement définitive. On doit raisonnement s’attendre à ce que de part et d’autre, d’autres Etats essaient de rétablir le dialogue entre le Burkina Faso et la France pour créer les conditions d’une reprise des relations diplomatiques. Par exemple, l’élection présidentielle en France en 2027 à laquelle Macron ne peut pas se présenter, peut constituer une fenêtre d’opportunité pour la reprise des relations diplomatiques.
Comment les partenaires régionaux et internationaux du Burkina Faso pourraient-ils réagir ?
La déclaration du gouvernement burkinabè insiste sur le fait qu’il s’agit d’une rupture institutionnelle bilatérale, c’est-à-dire que la rupture n’a pas d’effet sur les relations multilatérales notamment dans le cadre d’organisations internationales ou lors des grands sommets internationaux. Ainsi, le Burkina Faso et la France pourraient être conduits à échanger dans le cadre de l’Union européenne, de l’UEMOA ou de l’ONU.
Cependant, cette rupture des relations diplomatiques s’inscrit dans le cadre plus large de la dégradation des relations entre les Etats de l’AES et la France. Le Niger avait déjà rompu les relations diplomatiques avec la France en 2023. Les services diplomatiques entre le Mali et la France sont réduits à leur strict minimum même s’ils sont maintenus. Les relations entre Etats membres de l’UEMOA peuvent s’en trouver distendus et donc plus compliqués entre le bloc de l’AES et le Bloc des autres États. Au sein de l’Union européenne, des Etats comme l’Allemagne peuvent être tiraillés entre la nécessité de préserver la consolidation du couple franco-allemand et le besoin de se démarquer de la France dans l’espace francophone africain au regard de la dégradation de l’image de cette dernière aux yeux des masses africaines.
Cette décision pourrait-elle renforcer les relations du Burkina Faso avec d’autres puissances comme la Russie, la Chine, la Turquie ou les pays du Golfe ?
On peut raisonnablement s’attendre à ce que ces Etats continuent à intensifier leurs relations avec leurs nouveaux partenaires à savoir la Russie, la Chine, l’Iran et la Turquie. Ces partenaires vont continuer à s’engouffrer dans le vide laissé par l’absence de la République française. Au niveau multilatéral, l’Union européenne maintiendra les relations avec le Burkina Faso en priorisant les questions humanitaires et sociales tandis que les institutions financières de Bretton Woods qui n’ont aucun intérêt à se présenter comme partiales vont maintenir leurs soutiens au Burkina Faso. La part contributive de la Banque Ouest-africaine de développement (BOAD), de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque islamique de développement (BID) continuera de s’accroître. De façon générale, chaque Etat pensera à la manière de préserver au mieux ses intérêts dans cette nouvelle configuration des relations franco-burkinabè.
Dans quelles conditions les relations entre la France et le Burkina Faso pourraient-elles être rétablies ?
Seule la fin de la méfiance réciproque peut conduire à une reprise des relations diplomatiques ou encore, le fait que ces deux Etats aient le sentiment qu’une rupture durable des relations diplomatiques et conséquemment une absence de coopération a un coût plus élevé que les gains subséquents. Tant que le Burkina Faso aura le sentiment que la rupture des relations diplomatiques génère en valeur absolue plus de gains que de pertes, il n’aura aucune raison de souhaiter à court ou moyen terme le rétablissement des relations diplomatiques. De ce point de vue, le contexte politique interne à la France, comme un environnement régional africain et international évolutif pourrait constituer un cadre favorable à une reprise des relations diplomatiques.
Pensez-vous que cette rupture constitue un tournant historique dans les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines ?
La rupture des relations diplomatique fait partie de la vie quotidienne des Nations dans la conduite de leurs relations internationales. Il y a quelques années, le Rwanda avait rompu les relations avec la France. Par la suite, la France a soutenu la candidature d’une ressortissante rwandaise à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Les relations entre Etats ne sont donc pas un long fleuve tranquille. Les Etats n’ont pas d’ami pour la vie ni d’ennemi éternel. Je me garderai donc de parler d’un tourant historique dans les relations entre la France et ses anciennes colonies. Je parlerai plutôt d’une forme de « normalisation » de ces relations qui étaient profondément asymétriques.
A votre avis, quel message cette décision envoie-t-elle à la communauté internationale ?
Cette décision ne passera pas inaperçue. Aux yeux de la communauté internationale, il s’agit de la confirmation d’une dynamique, d’une lame de fond à savoir que les Etats africains ne veulent plus se voir dicter leur conduite et sont prêts désormais à inscrire leurs relations avec les autres Etats dans une logique de stricte réciprocité fondée sur la souveraineté et la défense de leurs intérêts.
Quels seront, selon vous, les principaux indicateurs à surveiller dans les prochains mois pour mesurer les effets réels de cette décision ?
Les principaux indicateurs à surveiller sont essentiellement le nombre de visas délivrés aux étudiants burkinabè et ressortissants de l’AES qui avaient déjà obtenus des préinscriptions dans les universités françaises notamment les futurs bacheliers, l’état de la coopération dans le domaine de la santé notamment en matière de formation des médecins et pharmaciens, laquelle coopération a été très forte lors des quinze dernières années, les relations entre l’Union européenne et le Burkina Faso ou encore, les relations entre Etats membres de l’UEMOA dont le siège est à Ouagadougou.
Lefaso.net
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